Hugues Dufourt: La Maison du sourd… Grenoble, MC2. Le 27 novembre 2009 à 20h30

Ensemble Orchestral Contemporain
saison 2009-2010

Hugues Dufourt :
La Maison du Sourd,
Les Chardons

Vendredi 27 novembre 2009 à 20h30
Grenoble (38), MC2

Dans la 20e édition des 38e Rugissants de Grenoble (« sens et sons »), place est faite à 2 partitions de Hugues Dufourt, d’après Goya (La Maison du Sourd) et Van Gogh (Les Chardons, en création française). L’Ensemble Orchestral Contemporain (Daniel Kawka) et deux solistes aident à pénétrer l’univers du compositeur spectral, si lié aux explorations conjointes de matière en peinture et musique.

Je ne me tairai jamais
Qui a écrit sur Goya : « Cet homme dont le rêve est la seconde vie, et peut-être la première, délivre du rêve la peinture. Il lui donne ce droit de ne plus voir dans le réel qu’une matière première, non pour en faire un univers orné comme le tentaient les poètes, mais l’univers spécifique que connaissent les musiciens » ? Et plus loin : « Le vieil exilé tentait de faire entendre encore la voix la plus avide de l’absolu et la plus séparée de lui que l’art ait connue… Et ensuite commence la peinture moderne. » ? Disons que c’est un regardeur quelque peu passé de mode, au moins dans sa façon de faire du panoramique éloquent, au lieu du zoom à va-et-vient structurant qu’on préfère aujourd’hui chez les personnes de qualité. Qu’importe : les peintures noires dont la Maison du Sourd portent la charge murale si troublante ont bien des modes d’approche, par lesquels on demeurera toujours bouleversé en même temps que perplexe devant leur côté Villa des Mystères, comme à Pompéi. Là s’exprima en ses dernières années de reclus espagnol un Goya pourchassé par l’Autorité, « vieil homme recru d’épreuves » (la surdité absolue, le commencement de la cécité, l’écroulement des illusions sur un « eût pu enchaîner « les monstres »), et en même temps affranchi de toute convention, de sommeil de la raison » qui toute décence, de toute habileté composant avec l’Ordre (moral, idéologique, esthétique). Un homme libre, comme en même temps le fut Beethoven, mais sans doute encore plus « en fuite » devant la Société. A ne plus savoir comment « l’abstraction » des formes et des matières conduit le regard : pour prendre la plus terriblement imprécise de ces menaces fixées sur les murs de la Quinta del Sordo, « le Chien » – notre fraternel compagnon de désastre métaphysique ? – est-il plus « enterré dans le sable » que « noyé dans l’inondation » ou « se débattant dans le vide » ? Au-delà des catégories de langages articulés – dans les livres, les partitions, les tableaux -, il reste un Innommable : « Il doit y avoir d’autres biais. Sinon ce serait à désespérer de tout. Mais c’est à désespérer de tout…Je ne sais plus, ça ne fait rien. Cependant je suis obligé de parler. Je ne me tairai jamais. Jamais. »

Le Vieillard Temps et la Tempesta
Parmi les compositeurs actuels, Hugues Dufourt semble le plus obstinément lié à la culture « visuelle » : Giorgione, Tiepolo, Piero di Cosimo, Guardi, Poussin, Giacometti, Pollock, Goya, Van Gogh, Charles Nègre, Courbet, Rembrandt sont « en arrière de » nombreuses partitions jalonnant son parcours créateur. On dira que c’est « normal » qu’un philosophe de métier comme Hugues Dufourt adosse également sa réflexion aux significations générales de l’œuvre d’art en tous ses domaines, en toutes ses époques, de même que dans un territoire encore plus généraliste (son livre : « Musique, pouvoir et écriture », éditions Bourgois). Mais qu’on n’attende évidemment pas des œuvres qui « commentent », « illustrent », « racontent » les tableaux : la bêtise (pléonastique) n’est pas plus son fort que pour le Monsieur Teste de Valéry. Il s’agit plutôt d’une confrontation du langage musical avec « le récit » visuel (ou, plus tard, sa suppression ou au moins son brouillage), de sa matière, et des écritures sonores les plus adaptées à ceux-ci. Une sorte de « commentaire »,aussi, du travail mené par Dubuffet avec ses « matériologies et texturologies »… Car la Vie des Formes dans son universalité exige choix et adéquations stylistiques, en allant d’un domaine à l’autre : on sent bien, en écoutant les œuvres de Hugues Dufourt, que contre tout héritage du post-sérialisme, la dimension « spectrale » du timbre et de ses errances dans le temps-espace musical convient « idéalement » à l’univers des peintres qui semblent hanter l’inspiration du compositeur. Ce qu’écrivait H.Dufourt présentant son Saturne (déjà les parages de Goya, même si c’était commentaire d’Erwin Panofsky sur « le Vieillard Temps, cannibale et porte-faux ») demeure valable à 32 ans de distance : « au lieu d’avoir prise sur des configurations stables, il faut s’aventurer dans les franges obscures du son». Car ne s’agit-il pas aussi – à travers les « prétextes » d’œuvres picturales en attente, menaçantes, fixées dans un instant qui s’éternise en silence : La Tempesta d’après Giorgione en demeurant un modèle révélateur – de révéler un univers sonore en mutation à la fois perpétuelle et infiniment lente, sans prédominance de la brisure ou de l’éclat, plus « malléable » que fracturable, masse élastique plutôt que bloc. La durée y est davantage celle que connaissent et analysent les scientifiques de la géomorphologie (l’histoire des formes du matériau terrestre). « C’est le drame que je recherche dans la plastique sonore, aussi bien celui des structures dispersées que de l’amplification indéfinie des actes, celui de la violence des masses tumultueuses comme celui du surgissement ou de l’essor », précise H.Dufourt dans un commentaire récent de l’autre partition (qui figure au programme du concert de Grenoble), « Les Chardons » d’après Van Gogh.

Ruminement métaphysique
Et ici l’élément primordial serait plutôt, à travers la végétation de l’été provençal ardent, le feu d’une « perpétuelle fournaise » : la musique s’attache « à restituer la vitalité sourde de la toile, son atmosphère d’embrasement, sans contours ni limites ni schèmes d’organisation, des agencements formels doués d’une valeur dynamique, donnant au modelé de la masse sonore un rôle ambigu. » Vincent écrivait à son frère Théo quand il faisait à l’été 1888 ses « études de chardons » : « Une très glorieuse forte chaleur sans vent, un soleil, une lumière que faute de mieux je ne peux appeler que jaune, soufre pâle, citron pâle or. Que c’est beau le jaune ! » Il ne s’agit évidemment pas pour le compositeur de tenter équivalence ou même correspondance entre couleur et son, en une fusion expérimentant dans le « naïf » domaine de la synesthésie pathologico-esthétique dont « souffrait » Messiaen (qui « entendait-traduisait » aussitôt les couleurs). Le projet est plus audacieux, lié à l’intuition des qualités de « la matière-timbre », et naviguant au large « sceptique des méthodes scientifiques et raisonnées s’appliquant au traitement des propriétés acoustiques du son », s’écarte de tout positivisme. Car il s’agit avant tout d’imaginaire, qui a ses lois où le mystère et l’imprévisible ont droit de cité. La contradiction y règne comme avec le paradoxe des Grecs antiques (« la flèche qui vole et ne vole point »), ou le temps violemment strié par l’éclair d’un orage immobile. Et la rationalité du grand intellectuel français n’y est pas à l’abri (humaniste ?) du ruminement métaphysique aux limites de l’angoisse, tout comme la distanciation pudique exprimée par description objective des processus sonores (un rassurant « concerto pour piano ») s’efforcerait de dissimuler la fascination érotique, symbolique et mystérieuse dans l’Origine du Monde qu’interrogea Courbet.

Pétrissage de la pâte imaginaire
Il est ainsi tout à fait légitime qu’aux frontières des langages, des mots et des sens, 38e Rugissants installe la méditation de Hugues Dufourt « entre centre et absence » des tableaux, solisme (flûte, alto) et déploiement orchestral, couleur « sèche » d’un Flamand sous le soleil aveuglant et indicible tourment hispanique, éclat blessant du zénith et ombre sans repères du cauchemar. La complicité d’une demi-décennie entre l’Ensemble Orchestral Contemporain, Daniel Kawka, Fabrice Jünger, Ancuza Aprodu et le compositeur y souligne leurs affinités électives : « une grande histoire de travail commun, d’amitié, de confiance réciproque où l’aventure discographique ( Sismal Records HL Prod : L’Origine du Monde, Hommage à Charles Nègre, The Watery Star, Antiphysis) s’est accompagnée de nombreux concerts en Europe, Asie et Amérique Latine » . Daniel Kawka, conscient de la nécessité de toujours réinventer pour aller à la rencontre des spectateurs, fût-ce accompagné de l’auteur lui-même (comme ce sera le cas à Grenoble) écrit encore : « La restitution fidèle est une donnée toujours subjective, l’interprétation n’étant souvent qu’un écho, un reflet, une strate d’un langage pluridimensionnel, polysémique, où richesse et mystère se déclinent à l’infini. » Sans doute en effet la temporalité très particulière qu’instaure dans la musique spectrale (déjà une vision de l’espace-temps « à part » des autres langages actuels) l’univers d’Hugues Dufourt encourage-t-il, malgré la précision quasi-féroce de l’écriture, ce que Bachelard et Michaux nomment un (re) »pétrissage de la pâte imaginaire : quel boulanger vit-on pareillement accablé par la montagne mouvante, montante, croulante d’une pâte qui cherche le plafond et le crèvera ? ». Ainsi le « cogito pétrisseur » pourrait-il être partagé, peut-être même avec le spectateur…

Opacifier les nuits ou éclaircir les aurores ?
Est-ce à dire que l’on ne pourrait non plus interpeller le compositeur sur sa conception-Michaux : « Il ne trouve pas les nuits suffisamment noires : il voudrait encore les opacifier. » ? A quoi Hugues Dufourt répondrait, qui sait, que son univers n’est pas si «uniforme et unimatériel ». Parfois avec son piano violence et faille envahissent le discours, ainsi dans une partie du cycle inspiré par Goethe et Schubert (An Schwager Kronos, Erlkönig). La flûte d’Antiphysis, cette partition où « tout est gauche, oblique, indirect, labyrinthique », se fait anti-pastorale, « torride, âcre ». L’orchestral – augmenté des nappes du son informatique – fait aussi « Surgir » des éruptions paradoxales. Mais il y aurait aussi, au cœur tragique des Goya dans les projets pour « La Maison du Sourd »(Le Chien, le Grand Bouc, Judith, Les Parques, le Combat d’hommes, Saturne dévorant ses enfants…) ce qui évoque « les vastes paysages, bleus et verts, radieux, le rêve luministe de Tiepolo ».
Et alors le compositeur ne serait plus uniformément philosophe dans les ténèbres sous l’escalier de Rembrandt, Moine au bord de la mer ou Voyageur contemplant les nuages de la montagne (des « Variations » sur la peinture de Friedrich).Ou alors ce serait un « Dévoilement », poétique sans âpreté ni drame comme dans le « Brouillard matinal des montagnes » du même Friedrich. On suggèrerait même une composition d’après l’ultime Laitière de Bordeaux ( attribuée à Goya avec doute, qu’importe !), hymne rose et bleu à l’amour « ressurgissant » dans les ruines de l’âge. Une Laitière qui est comme la grande sœur de celle qui pour le narrateur proustien en voyage ferroviaire vient offrir le café au lait, au « lever du soleil sur un quai de gare montagnarde », et figure de l’aurore, inspire « ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons à nouveau conscience de la beauté et du bonheur ».

38e Rugissants, 20e édition. Vendredi 27 novembre 2009. Ensemble Orchestral Contemporain (Daniel Kawka), Geneviève Strosser, alto, Fabrice Jünger, flûte. Hugues Dufourt (né en 1943) : La Maison du Sourd (d’après Goya) ; Les Chardons (d’après Van Gogh), création française. Grenoble, MC 2 : concert à 20h30 ; rencontre avec H.Dufourt et D.Kawka, 18h. Information et réservation : T. 04 76 51 12 92 ; /www.38rugissants.com

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