Festival de Verbier 2014 : nos coups de cœur, les temps forts

verbier festival - festival of verbierVerbier (Suisse). Festival de Verbier : du 18 juillet au 6 août 2014. Nos temps forts, nos coups de cœur. 21 ans aux Alpages : le Festival de Verbier a bien depuis trois an sa majorité légale (France et Suisse). Une soixantaine de concerts, du off, des classes de maîtres ouvertes au public, des interprètes  célèbres et fidèle s (Martha Argerich, Micha Maisky, Evgény Kissin, Rudolf Buchbinder, Charles Dutoit, Ivan Fischer) et d’autres primo-arrivants ou accueillis, et aussi – on ne  dira jamais  assez le rôle de la pédagogie « supérieure » pour tant de jeunes artistes venus de tous les coins du monde -, les stages à issue de concert pour le Verbier Festival et son cadet le Verbier Chamber, qui désormais s’adonnent aussi aux versions de concert des opéras. Un Bel Eté de plus ?

Les grandes tendances 

Bonne ou moins bonne coutume ? Nous nous amusons à tenir  pour chaque session de Verbier une sorte de tablature statistique des auteurs – et donc de la fréquence des œuvres retenues - : alias palmarès de « qui » est proposé au public, et ainsi miroir ou surface interactive qui révèle les grandes tendances  de Verbier, dans un « dialogue » où l’on ne sait d’ailleurs jamais très bien « qui parle », « où  ça parle » et « comment ça  parle ». Ces grandes tendances bougent relativement peu, en tout cas depuis une dizaine d’années où nous suivons le festival : le XIXe demeure le pilier central du monument – la tour-lanterne à la croisée du transept, dirait-on pour une architecture médiévale -, mais il est renforcé par un pilier du XXe « ancien »(la 1ère moitié du siècle), et symétriquement par un autre du XVIIIe finissant. La  musique antérieure à la moitié du XVIIIe est plutôt hors du champ, de même que celle  se rapprochant  de « notre époque contemporaine » (avec un  correctif compositionnel  pour des interprètes-auteurs). L’européocentrisme fort dominant  est cependant tempéré par des « panachages » ou des programmes spécifiques évocables…

Beethoven vu par Boucourechliev

Le trône royal est cette année encore occupé par Ludwig Van, alias le Grand  Mal Entendant, alias le Fils de la Musique ( s’il y eut un  Père , chacun le sait, ce fut  Johann Sebastian Bach). Et ressourçons nous aujourd’hui à un Commentateur dont l’inspiration n’aura cessé de guider compositeurs, interprètes et « simples » mélomanes – ou « amateurs », pour reprendre ce beau  terme trop souvent catalogué aux rayons inférieurs… André Boucourechliev, (1925-1997), donc : « Universellement reconnu  dans l’évidence de son génie et de sa grandeur morale, il appartient à tous, et à chacun diversement. Son œuvre livre à chacun un message particulier, un  secret propre, et l’homme lui-même exalte une idée, une mesure de l’homme exemplaires. Au-delà du musicien, il est devenu un symbole, ou mille symboles exaltants, exaltés, contradictoires. Tradition et révolution, justice et domination, triomphe et désespoir, solitude, fraternité, joie, renoncement ont élu comme signe ce même homme, cette musique… »

 

 

 

verbier festival 2014 - verbier festival 2014

 

 

 

C’est pour le temps à venir

Et plus loin : « La musique n’est pas une chose. A travers les siècles, l’œuvre chemine dans la conscience d’hommes, de sociétés, de sensibilités  en constante métamorphose. Plus que toute autre, l’œuvre de Beethoven possède le don de la migration perpétuelle, et rend un sens au mot galvaudé d’ « immortelle ». Ce privilège est celui de l’esprit moderne. » Oui, le compositeur d’ « Archipel » – pour citer un Livre majeur des œuvres  du XXe – fut bien maître-navigateur, entre Hasard et Nécessité, et on ne saurait trop recommander à un festivalier – voulant dépasser la seule  et immédiate délectation – de se confier à la lecture de ses « Beethoven » (Seuil, Actes-Sud). Il y trouvera cette ample perspective qui répudie la paraphrase et le pathos, traçant des chemins maritimes ou terrestres vers notre époque, et ainsi que le disait Beethoven quand il se sentait incompris, « pour le temps à venir ».

Le premier drame musical moderne

Et si nous insistons sur l’un des huit moments de Verbier « portant » des œuvres de Beethoven, c’est parce que celui du 26 juillet, « en version de concert », conte l’intégralité de Fidelio. On se rappelle qu’à côtés d’ouvertures (ô combien admirables synthèses : Egmont, Coriolan) et de musiques de scène, le compositeur n’a qu’une fois « écrit l’opéra », ce qui paraît bien infime au regard des Massifs dont la cartographie donne le vertige d’admiration : symphonies, sonates, quatuors, musique de chambre en général. Et pourtant, quel chef-d’œuvre ! Wagner y voyait « le premier drame musical moderne ». Et Beethoven lui-même a non seulement pour cela multiplié les esquisses – Ludwig aura toujours eu son côté « lent et perfectionniste » ! -, mais surtout il a  mis dix ans de sa vie dans une entreprise  musicale qu’à génie égal Mozart eût menée à bien en quelques mois, voire semaines ! C’est aussi que Fidelio, de 1803 à 1814, lui paraît exiger repentirs, adjonctions, ratures, remises en question, espoir et désespoirs alternés. Car aussi le livret contient – en profondeur, sous la surface d’un mélodrame agité aux bornes, souvent franchies, de l’invraisemblance et du ridicule, les thèmes essentiels du lyrisme : permanence de l amour conjugal, témoignage du « vivre libre ou mourir en combattant » (comme le feront 30 ans plus tard les insurgés-tisseurs de Lyon), héroïsme  des emprisonnés et triomphe terminal contre le Pouvoir inique….

Un poète lacrymal

Au carrefour de l’ opéra français, de la bravoure italienne, du singspiel et de l ’opéra  philosophique allemands, Beethoven transcende aussitôt la donnée d’un livret mélodramatique à ficelles et déguisements (Léonore embauchée comme gardien de la prison où son mari Florestan risque la mort, et se faisant passer pour jeune homme est courtisée par  Marcelline, la fille du « Taulier » Rocco !) et fait oublier l’insigne médiocrité du plumitif français Bouilly, surnommé « le poète lacrymal »…Trois versions de l’opéra, donc –seule la dernière en 1813, « fera un triomphe », quatre Ouvertures successives (dont trois titrées : Léonore) : comme dit avec humour exténué le compositeur : « cela devrait me valoir la  couronne de martyr ! »… Et surtout les lauriers de l’explorateur lyrique ayant découvert de nouveaux continents, depuis le chœur des prisonniers redécouvrant la lumière et le Quatuor du er acte jusqu’aux airs de Léonore, contrepointés par le hautbois… C’est le 26 juillet que la direction ardente de Marc Minkowski nous conduira en cette merveille.

Le dernier des classiques

Au fait, Beethoven est-il le dernier des classiques du XIXe, qui parachève ce concept en  dynamitant son cadre – dernières sonates, derniers quatuors -, est-il un romantique qui s’ignore en tant que tel, bien que vivant les phases de l espoir et du désespoir en symétrie jusqu’à trouver une issue comme dans la 31e sonate, par la fugue retrouvée chez Bach ou Haendel ? Ce retour en arrière chez les maîtres anciens est tout, sauf nostalgie d’un « passé-plus-que-parfait ». Cela instaure au contraire une modernité indéfinie, fondée sur un progrès en art. Considérations un peu « perchées »(comme on dit  de nos jours), qui ne doivent pas empêcher de musarder  en des séquences beethovéniennes plus détendues.

Un passé-plus-que-parfait

 Tenez, pourquoi la 9e sonate violon-piano est-elle dite à Kreutzer ? Parce que le virtuose français Kreutzer, son 2nd dédicataire, ne put  jamais  se décider… à la jouer. Elle avait été d’ailleurs offerte, auparavant, à George Bridgetower ( « sonata mulattica per il mulatto gran pazzo e compositore »), que Beethoven avait introduit  dans son cercle amical, avant de se brouiller avec lui (à cause, à cause d’une femme ?). Et ce n’était pas fini, puisque Tolstoï allait se « l’approprier » pour en faire une leçon de morale conjugale dans son roman « La Sonate à Kreutzer »…

Autre(s) Beethoven : les aventures du violoncelle et du piano à travers l’intégrale des 5 sonates (Clemens Hagen, Kirill Gerstein), des coups de sonde en la profondeur des sonates pour piano (l’op.53, alias Waldstein, la 10e, de jeunesse, et la sublime Appassionata, par le grand aîné Buchbinder). A l’orchestre, la moins connue 2e Symphonie, et l’apothéose du chant dans le concerto de violon, par le soliste-chef Pinchas Zukerman. Un 3e trio, un 3e quatuor, aussi…

Chopin et Schubert

Des autres vrais romantiques, il en est aussi question  sous les étoiles, aux Combins, ou à l’église de midi. Le plus vrai ? Peut-être Chopin, qui avec une pudeur toute….classique s’interdit d’accrocher des pancartes poético-romanesques à ses œuvres, la plupart du temps si distanciées en apparence. Mais en arrière des Nocturnes, pas de clair de lune vaporeux : une conception de la nuit et du rêve. Pour les Préludes, chaque fois une improvisation fixée, dense, mystérieuse, haletante. Au tournoiement séduisant des Valses répond en écho l’aristocratisme des Mazurkas… La journée du 21 sera chopinienne, le cadet virevoltant Jan Lisiecki « répondant » à son aîné marmoréen, Grigory Sokolov, qui  fait aussi redécouvrir la 3e sonate. Schubert, l’encore plus discret des romantiques ? Et aussi un curieux d’expérimentation instrumentale et timbrique, ainsi qu’en témoigne son Arpeggione (guitare à bretelles du pauvre !). Et deux fois ici nommé en piano, la D.850 par Kissin, et l’immense ultime sonate D.960 – le Grand Combin, au moins, du Wanderer -, avec  Rudolf Buchbinder.

Vrais Romantiques

Le seul romantique, non ? Schumann, qui fut dès l’adolescence nourri par la  poésie et le roman (ses dieux, Richter, Hoffmann), vivait aussi du Rêve et mourut de « l’épanchement du songe dans son réel ».Dans ses Etudes Symphoniques, le jeune virtuose s’affirme dans la grande forme héritée du classicisme, pour plaire à sa 1ère fiancée, Ernestine, vite effacée devant Clara.(Daniil Trifonov, le Russe, a l’âge de ces rôles !) . Plus loin, le Concerto de piano sera l’âme incarnée du romantisme  européen, encore un Russe –Mikhaïl Pletnev – le montrera.  Sans oublier le dernier des 3 quatuors de l’op.41. « Avant », ç’aura été Mendelssohn, vrai-faux romantique, avec 3 partitions, dont l’Octuor radieux, jeune et si bruissant Songe d’une nuit d’été…à Verbier. Hors normes, notre Unique Français Berlioz, qui comprit si bien le « Faust » allemand de Goethe, par une Damnation qui fait autorité dans les Aventures du Docteur, de la belle Marguerite et du Tentateur-diabolus in musica. (Charles Dutoit, l’aîné-fondateur, conduit cela au triomphe, le 21). Un petit-grand Liszt, par lequel Dieu bénit  la solitude sur cette terre.

L’autre  grand nominé

Brahms-Johannes-portrait-face-500-brahmsEt on passe à Brahms, l’autre Grand Nominé Perpétuel de Verbier. Jeune romantique lorsqu’il apparut dans le ciel de Schumann basculant de l’autre côté du miroir, Brahms composa en 1852-53 ses deux premières sonates pour piano, Schumann leur donna le qualificatif de « symphonies déguisées » (les jeunes Martin Helmchen et Julien Quentin en traduisent la longue forme et la poésie des mouvements lyriques). Il fallut attendre presque un quart de siècle pour que le compositeur –hanté par Beethoven, bien sûr- ose passer à l’acte symphonique : voici le 1er  de  4 chefs-d’œuvre du classicisme-romantique, jouée par les jeunes de Verbier sous la direction de leur aîné Charles Dutoit. Musique de chambre aussi, dans un programme Brahms et  son temps (le 20), le 2e quatuor et le 1ere trio, et le magnifique op.115, hymne à la clarinette découverte au crépuscule de la vie, en écho  des « berceuses de la douleur » de l’op.117 (le tout jeune Hoachen Zhang). Rappelons encore que « longtemps » les Français se sont « couché(s) de bonne heure » pour ne pas écouter l’étranger Brahms ; les Allemands l’ont bien rendu à propos de Fauré qui, tiens, est absent de Verbier ! Mais Franck – Belge, « Allemand »(beethovénien) et Français – est en son Quintette (1er août).

L’amitié de Brahms et Dvorak

Post-romantisme : Bruckner, le champion des wagnériens contre les « brahmanes »selon l’ironique surnom décoché aux brahmsiens d’époque) est là en sa majestueuse et lyrique 8e symphonie (J.van Zweden, 31 j.). A côté, un aimé de Verbier, Dvorak – conseillé par Brahms dont il eut le soutien d’une amitié très forte – est 4 fois en sa musique de chambre (sonate alto-piano, trio, sextuor, 13e quatuor), et aux marges de la tradition, par ses Mélodies(d’âmes) Tziganes (Hampson, 25 j.). Jamais loin, Gustav Mahler, nous portant du lointain les Chants de compagnons errants (Hampson zncore, qui est aussi dans les bouleversants Kindertotenlieder, 25 j.), et souverainement, pour la 6e symphonie, d’essence tragique, mais qui peut s’évader vers les hauteurs et l’on  écoute alors les cloches d’un troupeau (Verbier, pourquoi pas ?).

Gloire à l’opéra péninsulaire

Tchèquie  ?  Smetana, son 1er quatuor, « de ma vie », où l’on entend perdu dans les hauteurs d’un sifflement atroce, l’irruption de la surdité-hallucination ( ?) qui conduira le musicien « hors du monde ». Schoenberg est, post-romantique  encore, dans sa Nuit Transfigurée. Scriabine,immense inventeur déraisonnable, en sa 2e sonate et ses Etudes (23 j, Kissin). « En face », un Debussy qui Prélude et un Ravel qui espagnolise en Rhapsodie. En péninsule méditerranéenne, gloire à l’opéra –  et puisque le Festival  s’est désormais « spécialisé » dans le regard « en concert » sur le domaine lyrique -, l’immense Verdi, d’abord :les actes III et IV de Don Carlo (version de 1884, direction de Daniel Harding), accompagné d’un Puccini très ironique et truculent, Il Tabarro(27 j).Une version plus « complète » avec une mise  en scène (en gestes ? sans décors) de Thomas Allen, et la direction de Jesus Lopez-Cobos,  pour l’Elixir d’amour, de Donizetti (3 a)…

Une signature d’Amadeo

mozart_portrait-300Et tiens, en remontant…le temps italien (dans le texte), en 1775, une festa teatrale, Il Re pastore : c’est signé  Amadeo….Mozart, un ado très doué de 19 ans. Sur un poème du librettiste à tout faire Metastasio. : « Deux couples princiers s’embrouillent à   plaisir dans la Raison d’Etat ; le musicien les abandonne à leurs problèmes et compose sur leurs paroles une musique galante, supposant que des sentiments aussi  naturels que ceux d’un pastoureau autocratique n’ont pas besoin d’une traduction trop expressive. »(J.et B.Massin). Gabor Takacs-Nagy dirige Rolando Villazon « bénissant » deux jeunes chanteuses, Regula Mühlemann et Pretty Yende. Et puisqu’on est chez Amadeus, quatre autres musiques de chambre, dont les importantissimes Quatuor K.428 (la série à Haydn) et le Quintette tragique K. 516 (par le Quatuor  Ebène et l’altiste Blythe Engstroem, 26 j). En pré-écho, « l’ami  et père » Josef Haydn , la sonate Hbk.XVI 41, et la quatuor op.76/4. En pré-pré-pré-echos, deux sonates de J.S.Bach et une de D.Scarlatti. A Verbier on ne remontera pas plus  avant…

Les autres… Redescendons encore vers des Russes XIXe-XXe : Rachmaninov (XIXe, finalement ?), pour des Variations Chopin et le grandiose 3e concerto (le jeune Trifonov et Youri Temirkanov). Stravinsky,en Sérénade, Glazounov,   Chostakovitch (un arrangement de la 15e symphonie, et la sonate op.40 par Maisky Père et Fille). Au nord davantage, le lumineux concerto pour violon  de Sibelius (Renaud Capuçon, 31 j.), des Pièces Lyriques de Grieg. Reste du XXe :  la réjouissante Création du Monde de Milhaud (dirigé par un des  Järvi, 22 j.), une sonate de Bartok, une de Britten, du Villa-Lobos et du Falla. XXIe ? Discrètement présent tout de même, grâce aux interprètes : le pianiste canadien Marc André Hamelin (Variations Paganini), le non moins pianiste russe M.Plet nev (2 pièces), le violoncelliste Russe Rostropovitch (Humoresque). Une commande au jeune anglais W.Nesbit, To Dance  of Sands, pour huit violoncelles. Et enfin  de la « musique du monde »(30 j.), avec « le roi de la scène africaine et du mbalax , aussi charimastique qu’ engagé », Youssou N’Dour….

Et partout,  constamment, la montagne-reine !

 

 

 

verbier festival - festival of verbier

 

 

 

Festival de Verbier, Suisse, 21e édition. 58 concerts : salle des Combins, Eglise. Classes de maître, conférences, rencontres, films, festival  off… Du 18 juillet au 3 août 2014. Information et réservation : T.  41 (0) 848 771 882 et 883 ; www.verbierfestival.com

Comments are closed.