Entretien avec Martin Engstroem, directeur du Festival de Verbier Réalisé en août 2009

Martin Engstroem, Directeur du Festival de Verbier
Entretien au Festival, juillet 2009

Le fondateur et directeur artistique du Festival de Verbier, Martin Engstroem, était « venu du froid », plus précisément de Stockholm où il est né et a passé sa jeunesse. Très tôt en contact avec l’art et tout spécialement avec la musique, il est devenu « accompagnateur et passeur » des artistes internationaux. Et ses activités de multiples formulations – conseil, organisation, contact – lui ont permis, le moment venu – au début des années 1990 – de « faire jouer » à tous les sens du terme bien des interprètes dont beaucoup étaient devenus des amis, dans le cadre d’une station suisse où l’été semblait un rien somnolent. Ce grand professionnel de la communication et de la réalisation musicales, tout spécialement tourné vers le monde russe – Evgueni Kissin, Maxim Vengerov, Anna Netrebko, pour évoquer seulement quelques uns des « moins aînés » -, « n’a eu qu’à ouvrir ses carnets pour faire de son Festival un haut-lieu exigeant et prestigieux. Un Festival qui est marqué par la belle aventure d’Orchestres spécifiquement réservés aux jeunes musiciens, placés sous la direction d’illustres chefs, et qui donnent des concerts à Verbier même, puis en tournées internationales. Au cours de la session du 16e anniversaire, rencontre-évocation avec Martin Engstroem des grands principes et objectifs du Festival, à 1500 m. d’altitude….

Dominique Dubreuil Dans votre « message de bienvenue » pour la plaquette du 16e Festival, vous évoquez « une véritable communauté d’amis, d’artistes et de fidèles qui se construit inlassablement année après année » et « un programme reflet de l’excellence artistique dont je suis particulièrement fier ». Vous vous placez ainsi dans le collectif, vous qui êtes le « Patron »…
Martin Engstroem D’une certaine manière, on pourrait en effet mettre en avant le côté « chef d’entreprise » de cette grande communauté : 50 concerts en 17 jours, 260 artistes présents, 35.000 billets vendus. Et pour concevoir, organiser, réaliser tout cela, un groupe installé en permanence à Vevey qui en juillet compte environ 120 personnes, salariées ou bénévoles. Avec des structures techniques non négligeables : un mois de chantier pour 40 personnes, 40 semi-remorques et 80 tonnes de matériel. Et un chiffre d’affaires tout de même considérable : plus de 7 millions de francs suisses . Avec un impact estimé sur l’économie régionale de 12 millions…
D.D. Et des particularités d’ordre financier ?
M.E. Oui, nous sommes assez contents d’annoncer que la billetterie elle-même assure 34% des recettes, tandis que ce que nous appelons « les subsides » (les subventions) est à hauteur de 24%, le reste (42%) venant des sponsors, fondations et amis….
D.D. Mais avant tout vous êtes un musicien…
ME. Dans l’âme, certainement ! Pas au-delà d’un honorable niveau instrumental, malgré des études de piano et de violon dans ma jeunesse… Mais prolongées à l’Université Suédoise en Histoire de la Musique, où parallèlement à la musique, j’ai aussi fait un cursus complet de russe. Ma « carrière » professionnelle a commencé par l’organisation de concerts au Musée de Stockholm , puis dans la capitale avec D.Fischer-Diskau, Antal Dorati, Wolfgang Sawallisch, et des «jeunes compatriotes » qui ont ensuite fait leur chemin : Staffan Scheja, Frans Helmersson, Roland Pöntinen… Au début des années 1970, j’ai gagné Londres, puis 3 ans plus tard Paris, et j’ai continué cette activité passionnante et multiforme de conseiller, d’agent musical, de consultant puis de vice-présidence dans des éditions de disques (Deutsche Grammophon), d’organisateur de concerts. Travailler avec Birgit Nilsson, Jessye Norman, Lucia Popp , Leonard Bernstein et tant d’autres, quelle chance ! Mes études puis de nombreux voyages en Russie m’ont mis tout particulièrement au contact des artistes slaves, et des amitiés de dizaines d’années se sont nouées, ainsi avec Youri Temirkanov, Stefan Kovacevic, Micha Maisky, comme autrement avec Martha Argerich.
D.D. Et vous avez au début des années 90 «découvert » la vocation musicale d’une station suisse, Verbier…
M.E. Oui, habitant en Suisse depuis 1987, j’avais fait du ski à Verbier, j’y ai acheté avec ma famille un chalet, et j’ai adoré cette station…que je trouvais un peu « désoccupée » en été… 7 ans plus tard naissait donc le « Verbier Festival & Academy », pour créer « une communauté d’esprits créateurs ». Et pour faire que les artistes trouver là une atmosphère unique, où le travail individuel et collectif se vit au milieu d’une très belle nature qui favorise la solitude si on la désire, et d’une ambiance de « grand et haut village » de vacances, conviviale, pas mondaine, décontractée… Le public participe à cette vie studieuse des artistes qu’il retrouve non seulement dans des répétitions « ouvertes », des classes de maître, mais dans les lieux de détente… C’est aussi pour les artistes qui ne se sont pas encore rencontrés de faire connaissance en préparant des programmes pour eux nouveaux, ou dans une configuration originale d’interprétation.
D.D. Et puis il y a eu l’aventure de création orchestrale ?
M.E. Oui, c’est bien mieux que d’inviter des orchestres, même prestigieux ! Nous sommes en 2009 au 10e anniversaire de la fondation du Verbier Festival Orchestra, dont l’idée forte a été et demeure d’offrir aux jeunes musiciens de très bon niveau et de talent prometteur une armature de formation sous la direction de grands chefs, avec la possibilité de jouer non seulement dans le cadre du festival mais aussi dans des tournées internationales. Les jeunes ainsi sélectionnés aux quatre coins de la planète – plus de 1000 candidats en 2009, pour une centaine de « postes » ! – travaillent à Verbier sous la direction de « coaches » venus du Metropolitan Opéra, avec le parrainage de celui sans lequel il n’y aurait pas eu cette aventure, James Levine. En 2009, c’est Charles Dutoit qui nous a fait l’honneur de prendre le relais, et qui sera sûrement par son charisme, par son attention aux jeunes, le digne successeur pédagogue de J.Levine. Il a accepté de diriger des partitions passionnantes et rares, la Symphonie Alpestre de Richard Strauss et la Turangalila de Messiaen… Et « dans la foulée », il y a eu le Verbier Chamber Orchestra, qui depuis cinq ans applique à la Chambre les principes de son « aîné » : ce sont là aussi des « anciens »-tout est relatif !- du Symphonique, et cette année ils jouent sous la direction de Gabor Takacs-Nagy.
D.D. D’une façon générale, on peut dire que vous avez toujours voulu mettre à l’essai et en avant les jeunes talents, et que dans certains cas vous êtes en « avant-garde »…
M.E. Le cas le plus « spectaculaire » dans la période récente, c’est évidemment un certain pianiste chinois, parfait inconnu des médias quand nous l’avons invité pour la 1ère fois, et qui s’est fait…une petite réputation internationale : Lang Lang ! L’esprit de Verbier permet d’ailleurs qu’ensuite des rencontres fort importantes pour le mûrissement du soliste se produisent, comme lorsque Valeryi Gergiev a « fait travailler » Lang Lang et sans doute l’a fait évoluer. Mais je suis aussi heureux d’apprendre que des jeunes du Verbier Orchestra se font admettre sur concours et titres dans les plus grandes formations mondiales : parmi eux il y a sans doute de futurs et virtuels solistes dont on reparlera, et en tout cas des instrumentistes de premier plan dans les collectifs orchestraux. Le dispositif actuel se complète avec la Verbier Festival Academy, qui offre aux jeunes artistes tout un ensemble de classes de maître, d’ateliers ; en 2009, c’est Kurt Masur qui a accepté d’ouvrir la classe de direction d’orchestre. Et je ne citerai qu’un autre nom d’immense conscience artistique, qui ne se donne pas seulement dans les concerts, mais rayonne pédagogiquement : Thomas Quasthoff… Tout cela est accessible au public, qui peut ainsi se former, en, tout cas se passionner pour l’échange. Et puis il y a les « déjà confirmés » par la voix internationale, que j’invite après les avoir écoutés en concerts et qui montreront ici leur talent – parfois à « tempéraments « opposés, comme les deux violoncellistes Sol Gabetta et Marie-Elisabeth Hecker-, ou avec une fougue très spectaculaire – la pianiste chinoise Yuja Wang (qui revient cette année) -, ou un pianiste déjà très en réflexion sur son art, comme David Fray… Ou alors une personnalité particulièrement originale et riche comme la toute jeune Lera Auerbach, une grande virtuose qui est tout autant poète et compositrice – un opéra qui sera créé en 2010 par le Theater an der Wien.
D.D. Vous préférez en musique contemporaine les compositeurs-interprètes, et de toute façon vous n’aimez pas ce qui est trop abrupt, difficile….
M.E. Disons que le trop-rigoureux, le trop-expérimental n’appartient pas à mon domaine ni privé, personnel, et encore moins pour le « public », qui, ici, comprendrait mal des programmations trop audacieuses et en recherche d’un langage en évolution rapide, à plus forte raison en rupture. Ou alors je suis davantage en osmose avec des compositeurs au langage plus « traditionnel » – mais que veut dire ce terme, en fait ? -, en osmose et en amitié comme avec Rodion Shchedrin . Pour ces partitions du XXe, et en fonction des demandes du public, je préfère des événements ponctuels et spectaculaires à la fois, ainsi la Turangalila en 2009.
D.D. C’est vous qui décidez, en 1ère et dernière instance !
M.E. Ah oui, je suis le seul maître à bord, en tout cas le grand maître, et j’assume ! Il en va de même pour des domaines qui peuvent sembler absents des programmations…
D.D. Comprendre : le baroque !
M.E. Pas dans tous ses états, puisque nous nous occupons cette année des 4 Saisons de Vivaldi, mais en version 4 pianos, ce n’est pas très baroqueux ! Que voulez-vous, je ne sens pas trop cette musique-là, jouée dans cet esprit. Ou alors j’invite un peu « à contre-emploi » : Jean-Christophe Spinosi dirige certes ici le Verbier Orchestra dans Vivaldi, mais en même temps Mozart et Fauré, et Philippe Jaroussky fait de la mélodie française fin XIXe !
D.D. Une « structure » importante et originale demeure celle des Amis de Verbier ?
M.E. Oui, ils sont là depuis le départ, ces Amis véritables sans qui le Festival ne serait pas ce qu’il est devenu. Regroupés en trois associations, ils sont maintenant un millier, dont le rôle est souligné par leur part des achats des billets : dans chaque session, presque la moitié du total des billets achetés. Leur contribution financière « spéciale » leur apporte aussi, comme c’est légitime, des avantages par rapport aux placements dans les concerts, aux informations en avant-1ère, et la participation à des activités spécifiques. Il y a leur présence de bénévolat dans le déroulement du Festival, et leur action auprès des Verbier Orchestra les « distingue »- comme visiblement leur badge bleu et blanc !- : ils accueillent des jeunes musiciens, mettent des logements à la disposition du Festival, organisent des dîners d’après-concert avec les artistes. Et leur contribution financière « exceptionnelle » permet de surmonter des difficultés conjoncturelles, ou de réaliser un projet audacieux qui oriente Verbier au-delà de sa réussite ponctuelle, comme ce Don Giovanni qui vient de se dérouler dans des conditions artistiques saluées par tous.
D.D. En somme, Verbier, ce n’est pas seulement le très visible et…un rien de mondanité qui se montre !
M.E… Il y a cet aspect des choses que vous dites. C’est vrai que la clientèle du Festival est plutôt…socialement aisée, mais Verbier c’est aussi un rayonnement qui touche les jeunes – musiciens, bien sûr, mais aussi « spectateurs », par les concerts ouverts qui ont lieu tard le soir, le off sous différentes formes qui anime rues et carrefours de la station, les classes et les répétitions. Et puis, toute l’année, il ne faut pas oublier notre action pédagogique de sensibilisation « sur le terrain » du Val de Bagnes, les ateliers pour enfants par exemple, nos concerts pendant le Festival même… C’est notre « réponse » à l’aide des partenaires institutionnels –ainsi, au-delà du Val, le Canton du Valais lui-même –, et à la conception que nous avons de la musique-partage. D’ailleurs nos « visiteurs » demeurent majoritairement « suisses » (57% du total en 2008, dont 80% de Suisse Romande), si parmi les autres nationalités presque le quart (23%) vient de France. Et puis il faut désormais compter avec le rayonnement internautique : 800.000 connexions pour les concerts diffusés en direct ou différé sur medici-arts et arte-tv !
D.D. Vous m’avez dit que votre œuvre préférée du domaine russe était Guerre et Paix de Tolstoï.
M.E. Au-delà de l’immensité esthétique de l’œuvre, un beau titre pour évoquer la stratégie, militaire, politique, intellectuelle ! Cela symbolise surtout les combats… pacifiques pour l’art, n’est-ce pas ?

Propos recueillis par Dominique Dubreuil au Festival de Verbier. 24 et 26 juillet 2009

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