mercredi 17 avril 2024

Entretien avec Laurence EQUILBEY, directrice musicale et fondatrice d’INSULA ORCHESTRA. Identité et singularité, répertoire et grands projets, exploration et innovation…

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Insula orchestra n’est pas seulement l’Orchestre pionnier, première formation des plus convaincantes à révéler en France, qualités et bénéfices des instruments historiques. C’est surtout le fleuron de nos orchestres capables de jouer Bach, Beethoven, Chopin comme personne. La pratique historiquement informée s’allie à une énergie ciselée, une compréhension rare des partitions récemment dédiées aux compositrices romantiques écartées, oubliées telles Louise Farrenc et Émilie Mayer… Défrichement, exploration, actions vers les publics ou intégration des innovations technologiques adaptées à l’image et au son, Insula Orchestra reste à la pointe de la créativité artistique. Tour d’horizon des réalisations et des prochains temps forts incontournables. ENTRETIEN avec Laurence Equilbey, directrice musicale et fondatrice d’Insula Orchestra. 

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CLASSIQUENEWS : Quels sont les éléments qui font l’identité d’INSULA ORCHESTRA ?

LAURENCE ÉQUILBEY : Ce qui singularise mon orchestre, c’est d’abord le fait qu’il joue sur instruments historiques ou sur des copies d’époque. Il s’agit d’une pratique qui est aussi une philosophie, celle historiquement informée. Notre approche tente d’être au plus près du jaillissement originel. Évidemment avec d’inévitables compromis car les salles ont changé depuis l’époque de la création. Mais il s’agit toujours d’un rapport que je souhaite le plus sincère possible.

 

Insula Orchestra s’affirme aussi grâce à des projets forts qui incluent des ouvrages scéniques ; ainsi nos programmes précédemment réalisés comme le Requiem de Mozart ou La nuit des rois de Schumann.

Un autre axe majeur de nos activités concerne également nos actions pour la jeunesse, bien sûr les enfants, mais particulièrement nos activités auprès des 16 – 25 ans et qui regroupent les actions de notre « CLUB INSULAB ».

Insula Orchestra s’attache tout autant à réhabiliter les compositrices romantiques, celles qui ont été victimes d’un effacement injustifié voire choquant, en particulier au XIXè. C’est évidemment le cas de Louise Farrenc, et plus récemment d’Émilie Mayer. 

Nous veillons aussi à développer des projets dans l’univers numérique car il s’agit d’un moyen d’innover, en particulier sur le plan de l’écriture musicale et dans la conception de nouveaux spectacles. La réalité augmentée en fait partie. Je reviens d’un festival d’innovation et de création numérique à Austin (Texas)… les possibilités visuelles, sonores sont infinies. C’est ainsi que nous avons conçu notre programme Beethoven dans l’univers du manga.

 

 

Laurence Equilbey © Irmeli Jung

 

 

CLASSIQUENEWS : Quel est le répertoire d’INSULA ORCHESTRA ?

LAURENCE ÉQUILBEY : Notre spectre est très étendu : il va du baroque tardif à la fin du romantisme.

C’est un champs de styles et de possibilités là aussi infini.  Dans le cas des compositrices ainsi dévoilées, la richesse et la sensibilité des écritures se distinguent. Dans le cas de Louise Farrenc et d’Emilie Mayer, il s’agit de deux tempéraments qui s’inscrivent dans la suite du mouvement « Sturm und Drang ». Louise Farrenc s’affirme par son sens poétique, la tenue très rythmique de l’orchestre et aussi l’indépendance des bois par rapport aux cordes (son mari état flûtiste ; ceci peut expliquer cela). Emilie Mayer pour sa part développe une efficacité autant rythmique qu’harmonique proche de Schubert. Cela se confirme dans ses symphonies mais aussi dans son unique Concerto pour piano que nous enregistrerons avec David Fray ; après la Symphonie n°1 que nous venons de recréer, cela sera manifeste également dans sa Symphonie n°7 que nous mettrons en parallèle avec la 7è de Beethoven (probablement dans un second cd dédié à la compositrice).

 

 

CLASSIQUENEWS : Qu’apportent de spécifique les instruments d’époque ?

LAURENCE ÉQUILBEY : C’est une toute autre balance qui est ainsi produite au sein de l’orchestre. En particulier, le gain se révèle pour les bois dont les timbres sont réévalués ; il en va de même pour les cors naturels. D’ailleurs, il est remarquable de ce point de vue, de constater comment les bois se fondent avec les cors, ce sur tout le spectre (aigus et graves), à la façon d’un orgue. 

Ensuite, s’agissant des cordes (en boyau), le résultat est tout aussi révélateur : elles sonnent avec une précision renouvelée, le phrasé est comme « calligraphié » ; à la fois nerveuses et incisives, avec une souplesse et une précision redoublées. Tout cela implique la connaissance et la maîtrise des traités qui informent sur la pratique instrumentale : comment réaliser l’ornementation, l’articulation, la tenue d’archet,… ce malgré l’imprécision familière des textes et des partitions dont beaucoup ont des indications simplifiées quand elles sont imprimées à une époque où ce procédé était nouveau et rudimentaire. Il y a donc dans l’interprétation, une part d’intuition, d’expérimentation pour réussir chaque nouvelle lecture. Ce qui implique cette philosophie dont j’ai parlé au début de notre entretien ; la pratique historiquement informée nécessite une approche plus globale où toujours, la recherche et les choix à déterminer sont l’ordinaire du musicien. 

Cette approche s’est révélée particulièrement bénéfique pour l’interprétation de la musique baroque évidemment (XVIIè et XVIIIè), mais aussi du corpus propre à l’esthétique « Sturm und Drang », typique de la fin du XVIIIè. S’agissant du XIXè, telles clarification et lisibilité se sont particulièrement manifestées en France, chez les premiers romantiques : voyez le cas de la Symphonie Fantastique de Berlioz où le bénéfice des instruments d’époque est manifeste. 

 

 

 

Laurence Equilbey © Julien Benhamou

 

Les temps forts de la saison qui se poursuit jusqu’à l’été 2024

Présentez-nous les temps forts de la saison qui se poursuit… 

 

SYMPHONIE N°1 d’Emilie MAYER (27 et 28 fév 2024)

Le Concert révélant la Symphonie n°1 d’Emilie Mayer à la Seine Musicale a été un jalon majeur pour la réhabilitation de la compositrice qui fut appelée de son vivant, le « Beethoven au féminin ». Nous poursuivrons l’exploration de son œuvre dans la saison prochaine 2024 – 2025.

PLUS D’INFOS : https://www.insulaorchestra.fr/en/evenement/franz-schubert-emilie-mayer-romantic-phenomena/

LIRE ici notre présentation du programme : https://www.classiquenews.com/la-seine-musicale-les-27-et-28-fevrier-2024-franz-schubert-emilie-mayer-insula-orchestra-laurence-equilbey-direction/

LIRE ici notre critique du concert : https://www.classiquenews.com/critique-concert-boulogne-seine-musicale-le-27-fevrier-2024-emilie-mayer-symphonie-n1-insularites-orchestra-laurence-equilbey-direction/

 

 

CANTATE DE JS BACH – 28, 29, 31 mars 2024 / 4, 7 juillet 2024

Il est important de revenir toujours à la musique de Jean-Sébastien Bach, génie du plein XVIIIè. Après avoir interprété la Passion selon Saint-Jean, j’avais à cœur de réaliser la Cantate 131 qui s’appuie sur le Psaume du De Profundis. Il y est question de doutes et de questionnement, de la détresse du croyant ; s’y expriment les sentiments d’une foi ressentie. Puis le Motet « Jesu meine Freunde » apporte la confiance et la paix ; notre programme va des ténèbres à la pleine lumière. 

PLUS D’INFOS : https://www.insulaorchestra.fr/evenement/bach-de-labime-a-la-lumiere/

 

 

BEETHOVEN WARS – 23, 25, 26 mai 2024

J’ai toujours aimé les musiques de scène composées par Beethoven : par exemple Le Roi Stéphane, Les Ruines d’Athènes. Il était important de rétablir ces œuvres de Beethoven dans leur contexte : un temps chaotique marqué par les guerres européennes.   Nous avons donc conçu un spectacle qui évoque Beethoven et son époque transposés dans l’univers du manga. Le projet s’inscrit dans le cadre des projets labellisés France 2030. La réalisation du film d’une durée de 50 mn a été confié à Antonin Baudry (auquel on doit le film « Le chant du loup ») : dans un climat de guerre et de conquêtes, la musique de Beethoven appelle à la paix, à la fraternité; elle souligne le rôle des arts pour l’humanité (en particulier dans Les ruines d’Athènes). Il s’agit d’un film en 3D, immersif : projeté sur un écran dont la surface est équivalente à 2 terrains de tennis ; et qui exploitera plus tard toutes les possibilités de la réalité virtuelle. Evidemment la cible est le grand public et les familles ; mais c’est aussi une création dont le vocabulaire manga parle directement aux ados. A cet égard, le film rejoint nos actions dans le cadre d’INSULAB.  

PLUS D’INFOS : https://www.insulaorchestra.fr/evenement/beethoven-wars/

 

 

 

SCHUMANN / CHOPIN

Nous avons déjà abordé la Symphonie n°1 de Robert Schumann. La n°4 s’inscrit dans cette démarche ; en réalité la 4è est dans la genèse, la 2ème Symphonie que Schumann a composé. En outre, nous retrouvons le pianiste Lucas Debargue dans le Concerto pour piano n°1 de Chopin.  Ce programme souligne combien l’alliance Schumann / Chopin fonctionne idéalement dans la continuité d’un seul et même concert. 

 

 

 

BO BAROQUE AU CINÉMA

Il s’agit d’un autre programme qui associe cinéma et grand public. Il a découlé d’une collaboration avec le Cadre noir de Saumur au Haras de Jardy,  en marge des Jeux pour un spectacle prévu en juillet 2024. La sélection des œuvres regroupe les pièces de musique baroque qui utilisées au cinéma, sont devenus de véritables tubes ; y figurent évidemment des extraits des films eux-mêmes cultes, Out of Africa, Amadeus, Barry Lindon, … l’apport majeur est que chaque morceau est joué sur instruments historiques, ce qui n’est pas le cas des bandes originales des films concernés (jouées sur instruments modernes). Notre lecture restitue ainsi les couleurs, les timbres, les équilibres proches de l’époque de chaque compositeur ;  en l’occurrence, Mozart, Haendel, mais aussi Bach, Rameau, Vivaldi… entre autres, les spectateurs pourront écouter des extraits du Concerto pour piano n°23 de Mozart avec David Fray, et du Concerto pour clarinette avec Pierre Génisson… 

 

 

Laurence Equilbey et Insula Orchestra © Julien Benhamou

 

 

 

 

TOP 3 CD

Sélection des 3 enregistrements à écouter en urgence.

Si vous deviez recommander 3 titres parmi les nombreux enregistrements déjà réalisés avec Insula Orchestra, quels sont ceux que vous proposeriez immédiatement ?

 

 

1 – D’abord notre tout premier disque dédié au Requiem de Mozart ; je ne l’avais alors jamais dirigé ; l’enregistrement s’est déroulé à la Chapelle Royale de Versailles, avec la participation de mon choeur Accentus. Tout un symbole.

2 – Ensuite, les Lieder de Schubert avec le ténor Stanilas de Berbeyrac et la mezzo Wiebke Lehmkuhl C’était un risque : pourquoi enregistrer les lieder de Schubert avec un orchestre ? Or cela sonne naturel ; comme si Schubert les avait lui-même orchestrés (certains le sont par lui d’ailleurs).

3 – Enfin, l’intégrale des Symphonies de Louise Farrenc. Cette intégrale a marqué les esprits. Je me félicite que d’autres chefs se soient emparé après nous, de sa musique ; je pense à Yannick Nézet-Séguin entre autres…

 

Propos recueillis en mars 2024

 

 

Toutes les infos, les programmes, le Projet INSULA ORCHESTRA et LAURENCE EQUILBEY sur le site d’insula Orchestra, en résidence à la Seine Musicale : https://www.insulaorchestra.fr/en/accueil-english/

 

Crédit des photos:  Julien Benhamou (Photo n°1 – Grand format) et Irmeli Jung
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