Dvorak : Russalka à l’Opéra Bastille

dvorak antoninParis, Opéra Bastille. Russalka de Dvorak (1901)… 3>26 avril 2015. Sommet de l’opéra tchèque, et à ce titre manifeste le plus éclatant d’une conscience nationale et culturelle tchèque, la fable féerique composée par Dvorak, Russalka est bien connue grâce entre autres à l’un de ses tableaux d’une irrésistible magie : l’invocation à la lune (acte I, où l’héroïne avoue son dessein mortel à l’astre ami). L’avant dernier opéra de Dvorak, composé en 1900, créé en 1901, est quasi contemporain de Jenufa (1903), d’un Janacek, davantage inscrit dans une modernité qui ne cache plus son visage.

L’amour se réalise dans les eaux de mort
Même romantique, Russalka attend 2002 pour entrer au répertoire de l’Opéra de Paris ! En comparaison, Russalka qui baigne dans le folklore traditionnel (alors qu’au départ Dvorak adapte une légende venue de l’Europe occidentale, empruntée à La petite sirène, à l’Ondine de La Motte-Fouqué et la Cloche engloutie de Hauptmann-, réinventant aussi d’une certaine façon le fonds des légendes nationales), serait-il le dernier opéra romantique signé Dvorak ? Wagnérien, le compositeur sait aussi s’inspirer de la vibration délicate impressionniste qui confère à son orchestration un parfum et des allures toutes debussystes. La liquidité de la partition se rapproche de la fine texture océane de Pelléas. De son ambiguité aussi : à la fois miroitante et fascinante jusqu’à l’hypnose, mais aussi absorbante et mystérieuse, celle qui engloutit pour anéantir. Dvorak le cartésien solide s’engage dans le surnaturel fantastique et glissant de Russalka, légende des eaux inquiétantes. Avec l’échec de Russalka, âme amoureuse qui n’empêche pas la catastrophe malgré sa sincérité désarmante, s’écroule aussi tout un monde. Les eaux de Russalka portent en elle la mort d’un cycle à l’agonie. Cette couleur mortifère est l’une des rares exploration de Dvorak dans le monde létal des eaux fatales.
Le librettiste parnassien Jaroslav Kvapil fournit à Dvorak la matière littéraire du mythe. Aux côtés de l’ondine trahie, se précise surtout l’esprit du lac, être habitant des eaux, qui aime collectionner les âmes des noyés qu’il précipite dans l’abime liquide : à la fin de l’action, les deux amants s’enfonceront dans l’encre de son royaume souverain.

Dvorak a précédemment traité musicalement la figure de cet être à la fois maléfique et fraternel (poème symphonique intitulé : Vodnik, c’est à dire l’ondin). Dans Russalka, l’ondin âgé est une sorte de père affectueux et réconfortant pour la pauvre nymphe des eaux. Face à celle qui veut être mortelle pour aimer, être aimée (et surtout être trahie), le vieux philosophe ne peut rien empêcher.

waterhouse ondine russalka dvorakVoilà donc notre ondine prête à prendre corps et âme mortels, mais pour réussir pleinement sa mutation, elle doit se faire aimer d’un mortel, d’un amour total. Or avant de gagner cet amour, la créature transitoire ne peut parler qu’après l’énoncé du serment définitif : celui par lequel l’homme séduit déclare sa flamme totale. Mais quand les amants se retrouvent, le prince bien qu’attiré trouve étrange ce corps froid et liquide qui ne parle pas. Il prend peur face à cette célébration du lac dont les eaux noires et profondes le menacent d’engloutissement. Ainsi l’acte III brosse le portrait d’une Russalka abandonnée perdue, au plus sombre des sentiments : une immersion dans les eaux de la mort qui égale là encore le Wagner de Tristan (magie vaporeuse et irréelle de l’acte II avec le duo fameux de Tristan et Isolde). Et quand le prince se détourne d’elle pour une belle étrangère, Russalka semble perdue entre le monde terrestre et aquatique. C’est alors que le prince se baigne à nouveau dans les eaux de leur rencontre et l’embrasse malgré sa peur primordiale : les deux êtres qui s’étaient condamnés sans le savoir, se retrouvent enfin : ils s’abîment dans les profondeurs d’un espace inconnu. Et leur amour fusionel s’inscrit dans l’éternité de la mort.

boutonreservationRussalka à Paris, Opéra Bastille
Les 3,7,10,13,16,18,23,26 avril 2015
Jakub Hrusa, direction
Robert Carsen, mise en scène
Avec Olga Guryakova (Russalka), Khachatur Badalyan (Le Prince), Alisa Kolosova (la Princesse étrangère), Dimitry Ivashchenko (L’esprit du lac), Larissa Diadkova (Jezibaba)…
Chœur et orchestre de l’Opéra national de Paris

Illustration : Waterhouse, Hylas et les Nymphes, 1896 (DR)

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