David Fray, piano. Entretien Festival de Verbier 2009

Entretien avec le pianiste David Fray au Festival de Verbier, le 23 juillet 2009

« Grand monde, où es-tu ? »
Le jeune pianiste David Fray s’est rapidement fait connaître au concert, et aussi au disque ou même au dvd (chez Bruno Montsaingeon) : là , davantage Bach, « fût-ce associé » à Boulez… Invité en 2009 à Verbier il a pu écouter et rencontrer Radu Lupu – intensément admiré – , avant de jouer en duo avec le violoniste Valeriy Sokolov : nous avons pu l’entendre en récital « chanter dans son arbre généalogique », celui de J.S.Bach, mais aussi venir au concert en interprète de Schubert, bien différent. Et comme il l’a « cité » par le second bis de son concert, il peut arriver qu’en bon romantique allemand, on vienne, par les Scènes d’enfants schumaniennes, « de pays étrangers »… Echange d’impressions…

Dominique Dubreuil. Votre récital donnait presque la sensation que vous étiez « double », Schubert d’abord, très « réservé », puis Bach, avec l’image plus « familière » que vous avez pu en donner dans vos disques et les émissions qui vous ont été consacrées….
David Fray. Ce qui est fait est fait, et on a le temps de changer : je revendique le droit de « bouger », d’une période à l’autre de la vie. Un concert, c’est une image photographique, arrêtée, un instantané de notre évolution. Et la particularité de notre vie artistique, c’est que notre métier, le résultat de notre apprentissage, tout cela se fait devant des spectateurs, qui eux-mêmes sont rarement les mêmes d’un temps, d’un lieu à un autre. Et puis il y a tout ce que nous décidons de modifier dans l’interprétation des œuvres, tout ce qui est flexible d’un soir à l‘autre, selon l’inspiration, selon la façon dont nous sentons le public – et peut-être que nous nous trompons, mais cela peut se passer presque à notre insu, en particulier si nous nous sentons « portés » ou au contraire si nous constatons ou imaginons des réticences…

D.Dubreuil. Et d’ailleurs Schubert n’est pas tout à fait un compositeur comme les autres. Il est un « monde » pleinement original, il emmène très loin.
D.Fray. Oui, et l’interaction entre sa musique et les auditeurs fait qu’avec lui nous nous sentons « en charge » du public, comme si nous avions à le prendre par la main, pour l’emmener dans un voyage essentiel. Où ? Vers « un grand monde », ou un « beau monde » dont on se demande, comme dans le lied « Schöne welt » : « ou es-tu ? ». Qui le sait vraiment ? C’est en tout cas un lieu de solitude, comme Schubert, dans sa vie et quand il composait, l’a expérimenté constamment. On ressent bien que ce voyage qui figure dans les textes de bien des lieder et en esprit dans les œuvres instrumentales, c’est une grande métaphore de l’homme dans la nature, dans l’univers. Le rapprochement avec des tableaux romantiques allemands comme ceux de Friedrich est trop évident, je préfère interroger les « descriptions de la nature » dans la poésie des lieder. Car il y a là – et dans la musique instrumentale – toutes les questions qu’à son époque et encore maintenant on peut se poser. Nous aussi, les interprètes, il faut que nous trouvions une distance juste entre ce que « cherche à faire imaginer » la musique –même instrumentale seule – et ce que nous pouvons en traduire au de là de la technique surmontée. C’est une musique de la contemplation, et c’est cela que l’auditeur devrait ressentir en nous écoutant. Et aussi une musique où il faut accepter d’aller se perdre, parce que tout à coup « ça » nous échappe…


Un schubertien précoce ?

D.Dubreuil. Il semble que vous ayez été un schubertien très précoce…
D.Fray. Oh n’exagérons rien … Certes à 4 ou 5 ans, mon frère et moi avions été très concernés par un livre-disque sur Schubert ! Mais c’est bien plus tard que j’ai commencé à vouloir chercher ce qui peut se passer dans ses grandes partitions. Et curieusement c’est vers 16 ans, quand je travaillais au Conservatoire avec mon maître de piano, Jacques Rouvier, que je me suis mis à vouloir jouer…une immense partition comme la dernière Sonate en si bémol, la D.960. Rouvier a été un peu surpris, d’autant que ce n’était pas tellement son monde pianistique, et que je n’étais pas moi-même à ce moment dans ce type d’écriture et de travail. Mais comme il était très libéral avec ses élèves, il m’a encouragé à continuer d’interroger un musicien comme Schubert, à mon rythme.

D.Dubreuil. D’ailleurs Schubert, à l’intérieur du romantisme « invente » une conception du Temps.
D.Fray. Oui, et c’est par exemple ce que j’essaie de restituer dans les « Moments Musicaux » : un éclairage toujours changeant, mais comme si on était sur une scène complètement immobile. Et cela paradoxalement amène à une notion de pérennité, ou même d’éternité – comme l’a conçue Jean-Sébastien Bach. En ce sens, on pourrait parler de Schubert comme d’un compositeur philosophe, implicitement au moins.

D.Dubreuil. Vous parlez de cette musique – et sans doute des autres ! – dans un état d’esprit qui met en valeur l’ouverture sur les autres arts, sur la réflexion ?
D.Fray. J’ai eu culturellement beaucoup de chance « au départ », puisque mes parents enseignent la philosophie et l’allemand. Mais je suis certain que tout musicien – tout pianiste, en particulier ! – doit savoir ajouter à l’indispensable apprentissage d’une haute technicité une culture musicale et générale qui s’acquiert progressivement, se renouvelle au contact des personnes rencontrées, même dans le cadre des voyages qui sont imposés aux solistes errants que nous sommes : il y a les musées, les galeries, les librairies… Schumann et Liszt ne disaient rien d’autre que cela en « conseils aux musiciens » ! Et ce « savoir » que nous cherchons, il se découvre de plus en plus complexe : comme quand on ouvre une poupée russe…

D.Dubreuil. Pierre Boulez avec qui vous avez joué – et qui figure maintenant dans votre répertoire au disque – dit aussi la nécessité d’une culture très forte et ouverte, même si son opinion sur Schubert n’a jamais été très positive !
D.Fray. Sur ce dernier chapitre, il faut faire la part d’un certain esprit de provocation et d’une ironie… dont les formes évoluent d’ailleurs beaucoup. En tout cas j’ai trouvé auprès de Pierre Boulez un accueil qui m’a beaucoup aidé dans mes débuts publics, en me conseillant notamment pour accéder à des concours en Allemagne. Il m’a aussi aidé à mieux comprendre quelles lignes de force il pouvait y avoir dans l’histoire de la musique « rigoureuse », comment la construction polyphonique chez Bach se prolongeait vers l’Ecole de Vienne et ce qui a suivi. Je suis persuadé, en partie grâce à lui, qu’il faut un équilibre entre la culture musicale – y compris en y intégrant sans faiblir l’indispensable technicité – et « le reste », qui éclaire les années de formation, puis tout ce que nous devenons. Il faudrait que nous soyons des artistes avant d’être des musiciens, et à plus forte raison avant de vouloir devenir à n’importe quel prix des « grands pianistes » !

Propos recueillis par Dominique Dubreuil, Verbier, le 23 juillet 2009

Lire aussi notre compte rendu du récital de David Fray au festival de Verbier 2009, le 23 juillet 2009

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