Nelson Goerner, piano. Entretien au Festival de Verbier , juillet 2009

Nelson Goerner, piano.

Entretien au Festival de Verbier , juillet 2009

« Grande humilité de l’interprète »
Nelson Goerner peut être regardé comme un généraliste du piano romantique. Et un hôte privilégié de la Suisse, où Martha Argerich lui permit de venir très tôt suivre l’enseignement de Maria Tipo. Particulièrement attaché aux œuvres de Chopin – qu’il joue et enregistre aussi sur instruments d’époque -, de Schumann et de Schubert, il a inscrit ces compositeurs dans les programmes du festival de Verbier qui l’a réinvité en 2009. Mais cette « spécialisation » ne limite pas du tout ses curiosités et ses interventions, dans le domaine soliste comme chambriste. Nous avons justement pu le rencontrer au moment où il interprétait le 1er Quatuor op.15 de Fauré puis revenait en duo à Schubert…

Dominique Dubreuil. A l’image de Martha Argerich, vous avez d’abord essentiellement porté votre répertoire vers les grands romantiques du XIXe…
Nelson Goerner. C’est vrai que Martha Argerich a follement impressionné le jeune adolescent que j’étais quand elle est venue en Argentine donner son premier grand récital de retour au pays, après la chute de la dictature militaire; elle constituait pour moi un mythe vivant… Et alors j’ai eu beaucoup de chance : elle a voulu écouter des jeunes pianistes de sa terre natale. J’ai joué devant elle une Ballade de Liszt, je crois qu’elle a trouvé mon travail intéressant. La bourse qui m’a été décernée grâce à elle – il me semble qu’il n’y en a pas eu d’autre ensuite – a permis à mes parents de m’envoyer étudier en Europe. Et là, en Suisse, j’ai pu suivre entre autres l’enseignement formidable de Maria Tipo. Martha, elle, a toujours manifesté un souci très sincère et enthousiaste pour la jeunesse musicienne. C’est aussi par admiration pour elle que j’ai exploré Chopin, Rachmaninov, Liszt et Schumann avant tout, ceux qu’elle joue comme personne.

D.Dubreuil. Mais vous n’avez pas forcément choisi les œuvres les plus fréquentées…
N.Goerner. Oui, par exemple, j’ai travaillé la dernière partition écrite par Schumann, les « Variations Geisterthema », qui sont très « controversées », et où d’ailleurs il reprend un thème de son récent concerto pour violon en « croyant » que cela lui a été dicté par « les esprits ». Cette œuvre ultime n’est pas du tout spectaculaire, elle ne met pas en valeur le virtuose, mais elle pose la question de l’inspiration dans ce qu’on peut appeler le cadre de la folie qui arrive. Car à cette époque, Schumann est en train de « passer de l’autre côté du miroir ». Sont-elles un peu une redite, une répétition monocorde et sans réelle inspiration, ou au contraire – ce que je pense – un regard sur ce que nous ne savons pas voir et entendre ?

D.Dubreuil. Toutes vos « affinités électives » vous reconduisent le plus souvent vers le monde allemand ?
N.Goerner. Sauf Chopin, et Liszt qui est un peu citoyen européen ! Mais c’est vrai, ma grande période passionnelle va de Beethoven à Liszt. Ce qui n’empêche pas que je sois fortement sollicité , « plus tard », par la musique française, fin XIXe et début XXe en particulier. Ainsi j’ai joué les deux concertos de Ravel que j’aime particulièrement. Et puis il y a Fauré qui me fascine dans cette période complexe, où j’ai par ailleurs peu touché aux Grands Russes comme Moussorgski puis Scriabine.

D.Dubreuil. Et où il y a la figure intimidante de Debussy…
N.Goerner. C’est bien le problème, le père de Pelléas et des grands recueils de piano fait de l’ombre à tous par son génie « universel », dans tous les domaines de l’écriture. Mais il y a dans Fauré –même si on peut penser que c’est « un cran en dessous » dans l’ordre de la création et de la modernité – un ton, une subtilité, une sensibilité harmonique extraordinaires. Et quand il entre dans les années de la vieillesse, où par ailleurs sa surdité contribue à l’emmurer, ses œuvres pour piano comme sa musique de chambre deviennent presque un continent nouveau, et qui est très établi sur une idée forte de la mémoire, d’une reconstruction du Temps : les derniers Nocturnes, surtout le 13e, les Barcarolles, les Quintettes, le Quatuor, le Trio…

D.Dubreuil. Et même le 1er Quatuor qui leur est bien antérieur, encore très fin XIXe…
N.Goerner. Mais c’est ce qui est exceptionnel dans cette partition : l’op.15 a la grâce, la fraîcheur, l’élégance de la jeunesse. Un ton aristocratique, une noblesse dans les thèmes, une pudeur aussi qui ne cache pourtant pas la tendresse et la profondeur, comme pour toute la méditation douloureuse qu’est le mouvement lent. Oui, c’est la jeunesse du monde qui s’exprime là, et il faut se montrer digne de ce que confie Fauré à ses interprètes, ne pas vouloir s’imposer en soliste parmi ses partenaires.

D.Dubreuil. On pourrait penser de façon analogue pour le génie de Schubert, même s’il n’a pas eu le temps de connaître cette durée de l’âge, qui fait voir autrement les lignes et les couleurs de la vie : cela ne s’impose jamais par le fracas d’une virtuosité, ou même l’ardeur d’un héroïsme de spectacle…
N.Goerner. Schubert, je l’ai eu en vénération depuis l’enfance, mais je l’ai abordé pianistiquement bien plus tard que Chopin. Peut-être parce qu’il faut plus de temps pour saisir son originalité, sa situation dans l’écriture de son époque, et aussi son rapport essentiel avec le monde poétique, à la différence de Chopin qui construit son œuvre dans une sorte d’abstraction par rapport aux mots, aux phrases… Dans Schubert , il y a très souvent le « souvenir » d’un lied, y compris pour des œuvres instrumentales : écoutez la figure du tremolo dans son 15e Quatuor ou au début de la Fantaisie D.934 pour piano et violon, on la retrouve aussi dans des lieder sur des textes de Schiller.

D.Dubreuil . Et pour vous elle prend une signification précise ?
N.Goerner. Il me semble que c’est un tremblement de tout l’être, un pressentiment…

D.Dubreuil. Il faut pressentir quoi ?
N. Goerner. La mort qui vient, même si Schubert est à ce moment-là encore un homme jeune, mais déjà marqué par la maladie qu’il a découverte en lui… Il y a aussi le pressentiment du risque de vieillesse, de la perte des forces. Et ces sentiments très forts surgissent quand on ne s’y attend pas , avec une violence terrible, comme dans les 3 Klavierstücke de 1828 que je viens de jouer en concert…

D.Dubreuil. Iriez-vous jusqu’à voir en lui une sorte de maître de philosophie, au-delà du génie compositionnel ?
N.Goerner. A son époque, d’autres sont bien plus cela : Beethoven, évidemment, et les poètes, Hölderlin, Novalis. Et il reste toujours chez lui, à n’importe quel moment de l’oeuvre, un très haut degré de spontanéité, un rejaillissement possible qui est l’envers immédiat de son pressentiment mortel.

D.Dubreuil. Dans quel état d’esprit faut-il continuer à l’aborder, même quand on sait avoir maîtrisé bien des problèmes, de technique, d’écriture, d’architecture ?
N.Goerner. Dans un sentiment de grande humilité. De toute façon, nous les interprètes devons toujours rester dans cette humilité, nous qui ne sommes que des transmetteurs de message. Mais avec Schubert plus particulièrement, cela ne fait aucun doute.

Propos recueillis au Festival de Verbier, 24 et 26 juillet 2009. Lire aussi notre compte rendu du récital de Nelson Goerner avec le violoniste Julian Rachlin au festival de verbier 2009

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