jeudi 17 septembre 2026

Cuenca. Auditorio, 48è Semana de musica religiosa, le 6 avril 2009. Georg Friedrich Haendel: Brockes Passion (1719). Sandrine Piau, soprano. Kenneth Weiss, direction.

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Geste superactif


Autant la direction de Mark Padmore dans la Passion selon Saint-Matthieu de Bach (concert de l’avant veille présenté dans le même lieu à Cuenca), était celle d’un chanteur parmi les solistes, faisant dos aux deux orchestres présents sur la scène, autant le geste de l’américain Kenneth Weiss (continuiste et ex assistant musical de Christie), qui fait dos au public pour mieux conduire ses musiciens, tout en jouant du clavecin et du positif, est superactif, communiquant sans compter son entrain, soulignant chaque inflexion et accent…

Le souci du détail est indiscutable, d’autant que cette exactitude ne sacrifie rien à la puissance des rebonds ni à la progression de l’architecture. Le chef (ci contre Kenneth Weiss © S. Torralba 2009) sait dès le début imposer un tempo palpitant et nerveux qui éclaire cette Passion de Haendel, située après son séjour italien, et qui reste méconnue et pourtant décisive. Avant Bach à Leipzig, le Saxon qui a fait son tour à Florence, Rome et Venise (1707-1710) recompose selon sa sensibilité et celle de son librettiste
Barthold Heinrich Brockes, un regard spécifique sur les Souffrances et le Sacrifice de Jésus. L’écriture est celle d’un fervent de l’opéra, surtout d’un amoureux de la voix. Aux côtés de Weiss, de bout en bout exalté et communicatif, deux solistes se détachent, dont les rôles sont les plus captivants.

Sandrine Piau irradie dans le rôle de la Fille de Sion: figure plus fiévreuse et ardente que réellement contemplative. Dans son chant, les spectateurs de la Passion vivent chaque étape de la tragédie sacrée: chant vindicatif et même violent, embrasé et halluciné, il s’agit pour la soprano française d’une alliance subtile et un défi relevé, entre incantation et lamentation, intériorité et passion. La voix s’équilibre au fur et à mesure de l’oratorio: le style impeccable, les intonations affûtées et incarnées, la justesse des vocalises composent un personnage humain captivant.
Lui correspond la noble basse, idéale en projection et tension rentrée, d’Harry van der Kamp qui éclaire l’autre rive de la scène. Jésus puis Centurion, l’interprète emprunte le même chemin que ses partenaires, entre projection active et feu maîtrisé. Que l’on nous permette d’être plus réservé quant à l’Evangéliste de Christophe Prégardien: malgré l’aisance dans la langue germanique, et un medium puissant et projeté, l’illustre ténor déçoit dans chaque aigu, tiré, voilé, déchiré. Voilà qui atténue irrémédiablement la tenue générale et laisse explicite l’usure de la voix. Mais c’était sans compter la détermination des autres interprètes, de bout en bout, déterminés, audacieux. La découverte de la Brockes Passion est l’un des moments marquants de notre présence à Cuenca. Il s’agit bien ici, dans le respect de la thématique 2009, d’un texte original, magnifiquement articulé par les protagonistes, et dans l’orchestre.

La Passion avant Bach

De 1707 à 1710, soit pendant trois ans, Haendel découvre l’Italie, l’opéra, le chant, l’ivresse de la voix. Celui qui avait composé dans le foyer germanique, dans l’admiration de Keiser à Hambourg, « ose » refondre après son périple italien, les poncifs de l’opéra italien (césure aria/récitatif) dans une Passion mésestimée à torts (« Brockes Passion », créée à Hambourg le 3 avril 1719, qui fut copiée par Bach, soucieux de la faire jouer à Leipzig!). L’oeuvre est d’autant plus singulière que sur le texte original de Barthold Heinrich Brockes, cette Passion se situe avant les Passions que Bach écrit à Leipzig et témoigne de la grande liberté voire la fantaisie avec laquelle Haendel âgé de 34 ans, reconstruit l’enchaînement et la durée des arias (entrecoupés de récitatifs) selon ses exigences dramatiques.

La première partie de la Brockes Passion est marquée par les traîtres à Jésus (Pierre puis Juda), le témoignage impulsif et tendre de la Fille de Sion, véritable « soeur » en souffrance de Jésus, de plus en plus seul et douloureux. La deuxième partie, insiste davantage sur l’engagement et les vives réaction de la Fille de Sion, confrontée à la violence et à la cruauté tragique de la Passion: succession de récitatifs puis d’arias, il s’agit parfois d’une véritable grande cantate pour soprano et orchestre, exigeant de la soprano une constance impressionnante en terme de tension expressive et de vocalità acrobatique. Son rôle n’a rien de contemplatif et de descriptif: elle lutte, s’épanche, exhorte l’humanité, puis verse dans l’amour du Christ en un épisode méditatif plus apaisé. En allemand, le texte développe une lecture inédite du sacrifice de Jésus, vécue dans sa chair par un témoin palpitant.

Haendel offre une première Passion magistrale avant celle de Bach, inventant des formes nouvelles (empruntées évidemment à l’opéra italien): comme le récitatif tragique du Christ solitaire (Mein Vater), le duo entre Marie et son Fils en croix (Soll mein Kind). Jamais les choix musicaux ne sont gratuits: ils renforcent l’intensité poétique du texte, et approfondissent le parcours émotionnel des personnages, en particulier de la Fille de Sion.

Haendel qui s’intéresse au genre de l’oratorio en parallèle à celui de l’opéra, compose Esther en 1718, en reprenant certains motifs de la Brockes. Il s’agit bien d’une oeuvre clé dans la création musicale, sacrée et dramatique du compositeur. Saluons le Festival de Cuenca de souligner la valeur d’une partition baroque splendide; les interprètes de ce soir, d’en capter l’activité lyrique, l’incise poétique originale, singulière, forte et passionnante.

Cuenca. Auditorio, 48è Semana de musica religiosa, le 6 avril 2009. Georg Friedrich Haendel: Brockes Passion (1719). Sandrine Piau, soprano. Christophe Prégardien (l’Evangéliste), Ivo Posti, contre-ténor, Harry van der Kamp, basse, Yumiko Tanimura, soprano. Ars nova copenhagen (Paul Hillier, direction). Concerto Copenhagen, Kenneth Weiss, claviers et direction.

Illlustrations: Kenneth Weiss, Haendel, Sandrine Piau (DR). L’Auditorio (auditorium) de Cuenca où sont représentés les grands concerts de la Semana de musica religiosa de Cuenca pendant la Semaine Sainte pascale © S. Torralba 2009. Kenneth Weiss en répétition © S. Torralba 2009

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