mercredi 17 avril 2024

CRITIQUE, concert. PARIS, Théâtre de l’Athénée, le 27 décembre 2023. SCHUBERT : Winterreise. A. Thiollier / P. Gladieux / R. Gladieux / V. Bunel / JC. Lanièce.

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Victoria Okada
Victoria Okada
Musicologue de formation (Docteure à la Sorbonne), pianiste dans une vie antérieure, Victoria Okada collabore avec différents supports spécialisés dans la musique classique en France et au Japon, et notamment ClassiqueNews. Elle est également une traductrice recherchée (japonais-français / français-japonais) dans le secteur culturel, et en particulier dans les domaines de la musique classique et des beaux-arts.

Winterreise (Le Voyage d’hiver) de Franz Schubert, sur des poèmes de Wilhelm Müller, est certainement le cycle de Lieder le plus bouleversant du compositeur. Philippe Gladieux et Romain Louveau le revisitent pour en faire un concert-spectacle. En effet, plutôt qu’un récital, il s’agit d’un spectacle « d’après » Winterreise avec, en guise de narration, des textes non dénué d’humour dus à Antoine Thiollier (en surtitrage). Le tout est présenté dans une mise en espace spartiate.

 

 

Dans la Salle Christian-Béraud, au décor italianisant en trompe-l’œil, la scène est encore plongée dans la pénombre. Du dernier rang du gradin, on voit juste le blanc du clavier et une tablette de partition allumée, côté jardin. Quand quelques mots apparaissent sur l’écran de surtitrage, et que les musiciens entrent sur scène, cette dernière s’éclaircit au moyen de nombreuses ampoules posées à même le sol. On voit seulement à ce moment-là que le piano n’est pas à queue. Romain Louveau joue les premières notes, le surtitrage l’interrompt, puis il reprend les mêmes notes, avec plus de concentration. De ces premières mesures, le son du piano semble assez strident, et surtout sonne beaucoup trop fort dans cet espace exigu. Puis, en deux ou trois Lieder, c’est la salle qui s’adapte à la résonance, non seulement du piano mais aussi de la voix : celle de la mezzo de Victoire Brunel, claire mais charnue. Cela surprendra peut-être le lecteur, une voix de femme pour Le Voyage d’hiver ? En règle générale, ces Lieder sont interprétés par un chanteur, le plus souvent par un baryton, à l’instar de Dietrich Fischer-Dieskau, qui a gravé pas moins de dix versions avec différents pianistes. Ses enregistrements, qui mélangent la tendresse au pathos, continuent toujours de servir de référence.

Dans ce spectacle, le pathos est là, mais considérablement atténué par les textes d’Antoine Thiollier et Philippe Gladieux. Ils dédramatisent les propos avec des questions et des interrogations de prime abord banales, qui interviennent entre certains Lieder. Ils indiquent parfois une marche à suivre aux artistes, expliquent à d’autres moments la situation, ou encore décrivent un état d’âme, l’état d’âme de quelqu’un qui s’exprime à travers le surtitrage, qui « parle » parfois tout seul. C’est comme le chuchotement d’un souffleur, non pas comme dans un opéra, mais quelqu’un qui commente un journal intime. Celui-ci devient alors un personnage à part entier du spectacle. D’ailleurs, la manière dont les mots s’affichent, tout d’un bloc ou un par un, de temps à autre avec trois points de suspension, tout cela avec un rythme à chaque fois différent, nous paraît très humain. Dès lors, la littérature schubertienne devient une sorte de prétexte pour exprimer son propre « je ». Alors, ce n’est plus les références interprétatives qui comptent, mais l’expression d’un ressenti par rapport aux poèmes de Wilhelm Müller.

Victoire Bunel chante presque la première moitié des 24 Lieder qui compose le cycle, plongée dans la musique mais aussi avec un certain détachement. Tout aussi expressive dans l’envolée des aigus que dans l’éructation de sa douleur dans les graves, elle n’est pourtant jamais démonstrative dans ses prouesses vocales. Ensuite, Jean-Christophe Lanièce prend le relais. Son chant est stoïque et intériorisé, il fait sien chaque mot. Ses phrasés sont magnifiques, sa diction intelligible. Et son timbre, cuivré mais jeune, profond mais aérien, donne au récit une dimension plus universelle, tout en restant dans le monde intérieur… En effet, ce spectacle joue constamment entre l’intérieur et l’extérieur, entre le « je » du chant et celui de l’écran.

Mais le véritable protagoniste dans tout cela, c’est le pianiste Romain Louveau. Il manie merveilleusement le temps, tant sur le plan du timing que celui du tempo. Il enchaîne certains Lieder sans interruption alors qu’il pose bien un laps de temps entre d’autres. Et surtout, il s’approprie parfaitement le piano droit, ce qui n’est pas aussi facile dans un concert, en le faisant sonner, au fil des partitions, de plus en plus adapté au lieu. Et puis, ces lumières de Philippe Gladieux ! Il associe la poésie à l’aspect pratique (de l’éclairage) des ampoules qui ne s’allument jamais toutes au même moment, ni avec la même intensité. Ces lumières confèrent une poésie féerique à l’aspect scénique assez austère.

A titre informatif et en guise de conclusion, cette production de la compagnie Miroirs étendus a fait l’objet d’un disque dont la parution est prévue en janvier 2024.

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CRITIQUE, concert. PARIS, Théâtre de l’Athénée, le 27 décembre 2023. SCHUBERT : Winterreise. Antoine Thiollier (texte et traductions), Romain Louveau (conception, direction musical, piano), Victoire Brunel (mezzo-soprano), Jean-Christophe Lanièce (baryton).

 

VIDEO : Nahuel Di Pierro chante « Le Voyage d’hiver » (au Théâtre de l’Athénée)

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