Compte-rendu : Paris. Théâtre de l’Athénée, le 16 mai 2013. Richard Strauss : Ariadne auf Naxos. Julie Fuchs, Léa Trommenschlager, Anna Destrael, Marc Haffner… Ensemble Le Balcon. Maxime Pascal, direction. Benjamin Laza

Richard Strauss photo portrait profilCertains spectacles, dans de grandes salles, avec des distributions prestigieuses, des dispositifs pharaoniques, des moyens considérables, parviennent à peine à vous maintenir en éveil et ne vous laissent que peu de souvenirs. D’autres, beaucoup plus modestes, vous bouleversent profondément et vous donnent l’impression d’être au plus près de l’œuvre  …  d’accéder à la pure substance  de la musique. L’Aridane auf Naxos présentée par le Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet appartient indéniablement à cette seconde catégorie.

 

 

Spontanéité

 

Qui aurait pourtant pu l’attendre d’une version de concert donnée par des musiciens dont la moyenne d’âge doit avoisiner les 25-30 ans ? Et pour une œuvre pensée uniquement pour la scène ? C’était sans compter les talents de Benjamin Lazar. 
Sa mise en scène, qu’on pourrait davantage qualifier de « mise en espace » en raison de l’absence de décors et d’une scène mangée aux trois quarts par les instrumentistes débordant de la fosse – parvient à donner vie à l’action de manière très astucieuse. Avec le peu de moyens à sa disposition (un fond noir, les armatures sur lesquelles sont placés les musiciens, des costumes « de civils ») il rend l’action très humaine, crée des ambiances contrastées ; il profite du sujet pour jouer avec les conventions et casser les codes. Le public est mis à contribution pendant quelques scènes, alors que des personnages sillonnent le parterre, et sera même invité à taper joyeusement dans les mains – sans heureusement tomber dans le vulgaire.
Bref, ce qui pourrait ressembler de loin à un spectacle monté par des élèves de conservatoires dans une maison de quartier, se révèle être en réalité une prestation d’un très grand professionnalisme, associé à une qualité musicale et artistique surprenantes.

Quand jeunesse peut – et sait …

La distribution vocale, d’une homogénéité rare, participe aussi largement à cette réussite.
Julie Fuchs est une jeune chanteuse dont la carrière est déjà bien lancée – elle fut la « Révélation lyrique » des Victoires de la musique classique 2012 – et qui aborde des répertoires très variés avec beaucoup d’enthousiasme et de réussite. Zerbinetta lui sied comme un gant, elle sait se faire délicieusement espiègle et séductrice. Et si certains suraigus ne sont pas encore tout à fait assurés, la virtuosité du rôle ne l’handicape nullement !
Dans le rôle d’Ariadne, Léa Trommenschlager, 27 ans, surprend par sa maturité. On pourra arguer que la voix ne « rayonne » pas beaucoup, que les aigus sont légèrement engorgés ; mais l’interprétation est d’une grande finesse, sans emphase ni superflu.
Le Compositeur d’Anna Destrael – qui remplaçait pour toutes les représentations Clémentine Margaine, mérite aussi les palmes. Alors que la mise en scène la borne à un personnage statique, elle parvient avec sa voix chaleureuse et frémissante à se travestir en un jeune homme passionné et tempétueux. L’une des performances les plus touchantes du spectacle.
Seul Bacchus, interprété par Marc Heffner, fait une ombre au tableau. Le ténor, certainement en méforme, rate douloureusement la plupart de ses aigus et finit même par octavier les derniers. Le rôle est extrêmement difficile, et il eût sans doute été judicieux d’engager un ténor un peu plus léger ici, dans cette petite salle avec un petit orchestre.
Parmi tous les seconds rôles excellemment interprétés, on retiendra notamment le maître de ballet de Damien Bigourdan et la Dryade au timbre chaud de Camille Merckx.
L’Ensemble Le Balcon n’est lui aussi composé que de jeunes musiciens, y compris son chef Maxime Pascal, 28 ans. Ils livrent une performance presque irréprochable d’un point de vue technique, sans doute rendu possible grâce à un long travail de préparation et de nombreuses répétitions. Le résultat est superbe, parfois proche de ce qu’on peut attendre de grands orchestres, mettant parfaitement en valeur une partition claire mais exigeante.
L’Ensemble est en résidence à l’Athénée depuis cette saison pour une série d’un an de concerts, qui se clôturera par la représentation de l’opéra de Peter Eötvös qui lui a donné son nom : Le Balcon.

Au plus près de l’œuvre

Dans cette petite salle richement décorée qu’est le Théâtre de l’Athénée, l’œuvre prend tout son sens, l’interactivité avec le public est plus aisée et l’impact de la musique, plus fort. Si, d’un point de vue froidement objectif, le niveau général n’est tout de même pas comparable, on prend infiniment plus de plaisir à voir Ariadne ici que dans la récente production à l’opéra Bastille. 
L’osmose, la profonde complicité qui semble s’être nouée entre les artistes permet la totale réussite d’un spectacle d’une grande fraîcheur, alliée à un très haut niveau technique et une maturité rare. Sans doute l’un des plus beaux spectacles lyriques de cette saison.

Paris. Théâtre de l’Athénée, le 16 mai 2013. Richard Strauss, Ariadne auf Naxos. Julie Fuchs, Zerbinetta ; Léa Trommenschlager, Ariadne ; Anna Destrael, Le Compositeur ; Marc Haffner, Bacchus ; Thill Mantero, maître de musique ; Damien Bigourdan, maître de ballet et Scaramouche ; Vladimir Kapshuk, perruquier et Arlequin ; Virgile Ancely, laquais et Truffaldin ; Cyrille Dubois, officier et Brighella ; Norma Nahoun, Naïade ; Élise Chauvin, Écho ; Camille Merckx, Dryade. Ensemble Le Balcon. Maxime Pascal, direction. Benjamin Lazar, mise en scène.