lundi 5 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. VERSAILLES, Opéra Royal, le 22 mars 2026. GOUNOD : Faust. J. Behr, V. Santoni, L. De Donato, A. Séguin, E. Pancrazi… Jean-Claude Berrutti / Laurent Campellone

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Après un passage à l’Opéra de Tours (dont nous avions rendu compte dans ces mêmes colonnes), le Faust de Charles Gounod dans la production de Jean-Claude Berrutti poursuit sa route vers l’Opéra Royal de Versailles (où il est donné pour cinq représentations, jusqu’au 30 mars). On retrouve à l’identique la mise en scène paresseuse et poussiéreuse de l’homme de théâtre français, mais si la production s’avère d’un autre âge, la distribution, magnifique, et les conditions musicales, idéales, offrent au public versaillais une expérience vocale et instrumentale de haute école.

 

Dès le lever du rideau, le parti pris de Jean-Claude Berrutti frappe par son classicisme compassé. Les décors, bien que plutôt beaux dans leur conception, semblent figés dans une esthétique de fin de XIXe siècle, sans jamais véritablement dialoguer avec la puissance dramatique de l’œuvre. Les mouvements de groupe sont traités avec une lourdeur toute académique, et les personnages évoluent dans des espaces scéniques où la direction d’acteur se réduit souvent à des déplacements convenus. On cherche en vain une véritable lecture dramaturgique, une audace, un regard neuf sur ce chef-d’œuvre. Tout respire la routine, la mise en place héritée des traditions sans que jamais ne surgisse une étincelle d’idée forte ou originale. Le public, malgré un enthousiasme légitime pour la partie musicale, ne s’y trompe pas : cette mise en scène appartient à un autre âge, celui où l’on se contentait d’illustrer le livret sans jamais le questionner.

Côté chant, la distribution reste la même, superbement homogène, à la différence près que le rôle-titre, tenu à Tours par Thomas Bettinger (malheureusement souffrant à Tours…), est ici confié à Julien Behr. Le ténor se présente dans une forme olympique, littéralement transcendé par l’acoustique du lieu. Dès son entrée, son timbre, d’une clarté juvénile et pourtant pleine de métal, emplit l’espace avec une aisance confondante. La fameuse cavatine « Salut, demeure chaste et pure » est un modèle de legato, de demi-teintes subtilement nuancées et d’une ligne de chant d’une pureté presque abstraite. Julien Behr incarne un Faust tour à tour crédule, amoureux et tourmenté, avec une présence scénique humble mais magnétique, comme porté par la seule vérité de sa voix.

Face à lui, le Méphistophélès reste celui qui faisait déjà l’unanimité à Tours : la basse italienne Luigi De Donato – d’une présence scénique redoutable, à la voix profonde, cuivrée mais sans rudesse, capable de faire briller l’ironie du rôle tout en gardant une noirceur souterraine. Le « Veau d’or » est un délice de caractère, d’une diction millimétrée et d’un aplomb théâtral qui électrise l’air. Mais c’est surtout dans les scènes avec Faust que le duo prend toute sa dimension, entre séduction et emprise.

Quant à la Marguerite de la soprano corse Vannina Santoni, elle incarne avec un naturel confondant le parcours de l’innocence à la tragédie. La voix, d’une rondeur veloutée dans le grave, sait se faire aérienne dans le registre médium avant de déployer, dans la scène des bijoux, des aigus d’une pureté cristalline. Son « Il était un roi de Thulé » est un moment de recueillement rare, porté par un art consommé du filé et des pianissimi qui semblent suspendre le temps. La scène de l’église, où sa fragilité affleure sous la menace, révèle une comédienne sensible, attentive aux moindres inflexions du texte, bouleversante enfin !

 

 

Au sein de cette distribution de rêve, les seconds rôles – les mêmes qu’à Tours et tous excellents ! – ne sont pas en reste et méritent une attention toute particulière. Le personnage de Valentin, le frère de Marguerite, trouve en la personne d’Anas Séguin un interprète d’une autorité vocale et scénique saisissante. Sa voix de baryton, d’une assise naturelle et d’une projection généreuse, confère au « Avant de quitter ces lieux » une noblesse et une ligne de chant d’une pureté exemplaire. Séguin campe un Valentin à la fois frère protecteur et soldat empli de foi, avec une présence dramatique affirmée qui contraste heureusement par sa franchise avec les ambiguïtés des personnages qui l’entourent. Dans le rôle de Siebel, le jeune page éperdument amoureux de Marguerite, Éléonore Pancrazi déploie un timbre d’une fraîcheur et d’une grâce délicieuses. Sa voix, agile et d’une justesse exemplaire, sait se faire tendre dans la romance « Faites-lui mes aveux », qu’elle livre avec une candeur touchante et un phrasé ciselé. Pancrazi évite avec intelligence l’écueil de la mièvrerie pour offrir un Siebel d’une sincérité désarmante, dont la fidélité à Marguerite apporte une note de pureté dans un univers moralement trouble. La complicité entre Siebel et Marthe, la gouvernante au caractère bien trempé, est ici servie par Julie Pasturaud, qui prête à ce rôle souvent secondaire une présence et une voix d’une belle consistance. Son timbre de mezzo-soprano, à la fois rond et incisif, donne toute sa saveur au duo comique du quatrième acte avec Méphistophélès. Julie Pasturaud incarne une Marthe à la fois terre-à-terre et pleine de vie, dont la gouaille naturelle offre un contraste bienvenu avec la gravité environnante. La diction est parfaite, l’engagement scénique total. Enfin, Jean-Gabriel Saint-Martin campe un Wagner musicalement précis, dont les interventions révèlent une voix ample et bien timbrée. Quant au Choeur de l’Opéra Royal de Versailles, il déploie une présence vocale solide, précise et bien engagée scéniquement, contribuant à la réussite collective de la soirée.

Si la mise en scène reste immobile, la fosse, elle, est en ébullition. Laurent Campellone, déjà à la tête de son orchestre tourangeau, dirige ici l’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles avec une vitalité communicative. Mais la différence tient d’abord à l’acoustique : celle de la salle royale, généreuse, chaude et précise, sublime chaque détail. Surtout, l’emploi d’instruments anciens, et notamment quatre cors naturels, fait basculer la soirée dans une autre dimension. Leur sonorité, d’une rondeur charnue et d’un éclat incomparable, irradie les passages symphoniques avec une chaleur, une noblesse que la phalange tourangelle, pourtant très professionnelle, ne pouvait offrir dans une acoustique plus sèche. On entend ce que Gounod avait véritablement imaginé : des cuivres qui chantent sans agresser, des couleurs orchestrales d’une douceur pénétrante, un dialogue permanent entre le lyrisme vocal et un commentaire instrumental d’une finesse rare.

Les spectateurs versaillais ont réservé un accueil triomphal à la partie musicale – rappels nourris, bravos appuyés pour Julien Behr, Vannina Santoni, Luigi De Donato, Anas Séguin (et pour le chef et l’orchestre). Ils célèbrent là ce qui, malgré un travail scénique d’un autre temps, parvient encore à faire vibrer un public venu chercher avant tout la beauté du chant et de l’orchestre.

 

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CRITIQUE, opéra. VERSAILLES, Opéra Royal, le 22 mars 2026. GOUNOD : Faust. J. Behr, V. Santoni, L. De Donato, A. Séguin, E. Pancrazi… Jean-Claude Berrutti / Laurent Campellone. Crédit photographique (c) Franck Putigny

 

 

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