Il y avait une curieuse impression de déséquilibre et de malaise, en cette soirée de première au Grand Théâtre de Tours, pour la nouvelle production du Faust de Charles Gounod imaginée par Jean-Claude Berutti. Si la salle a chaleureusement acclamé les artistes à l’issue de la représentation, le chemin fut jalonné d’aspérités, entre un plateau vocal de haute volée (malgré un rôle-titre visiblement souffrant) et une vision scénique pour le moins discutable.
Commençons par ce qui fâche, car hélas, cela saute aux yeux dès le premier tableau. La mise en scène de Jean-Claude Berutti semble avoir été pensée dans un esprit de contradiction permanente avec la dramaturgie de l’œuvre. On cherche en vain la cohérence dans ce fatras d’idées plus ou moins abouties. Pourquoi ce décor unique et pesant qui écrase l’intimité nécessaire de certaines scènes ? Comment justifier ces costumes qui mélangent les époques sans jamais créer de sens, reléguant la guerre de Trente Ans à un vague prétexte ? On peine à suivre le fil rouge (ou devrions-nous dire le fil noir) de cette lecture. La direction d’acteurs, souvent figée, laisse les interprètes livrés à eux-mêmes, errant dans ce labyrinthe conceptuel sans parvenir à habiter pleinement leur personnage.
Mais le plus gros tollé concerne le traitement infligé à la partition. Les coupures sont nombreuses et parfois incompréhensibles. Pourquoi avoir ainsi charcuté le ballet de La Nuit de Walpurgis, le vidant de sa substance chorégraphique et symphonique ? Pire, certains récitatifs sont tronqués, brisant la ligne mélodique si chère à Gounod. On a le sentiment que le metteur en scène a voulu adapter l’œuvre à son propos, plutôt que de servir la vision du compositeur. Une mutilation qui laisse un goût d’inachevé et de frustration.
Si la partie scénique déçoit, le plateau vocal, lui, a relevé le défi avec brio… à une exception près, et de taille, car dès son entrée en scène l’on est inquiet pour Thomas Bettinger, qui prêtait ses traits au docteur Faust. De manière inhabituelle, ce soir la voix a semblé pâle et le timbre oblitéré par un voile persistant. La maladie, sans doute, était tapie dans l’ombre, et l’aigu, ce fleuron du rôle, n’a jamais réussi à s’épanouir. Chaque tentative dans le registre suraigu était émise à l’arraché, peinant à sortir et flirtant avec la justtesse. Face à une telle fragilité, on ne peut avoir que de l’empathie pour l’artiste, mais objectivement, la prestation était en deçà des exigences du rôle.
Heureusement, tout autour, c’est le firmament qui s’invitait sur la scène tourangelle. La Marguerite de Vannina Santoni fut tout simplement miraculeuse. La soprano corse, rayonnante, a déployé une palette expressive d’une richesse folle. Sa voix, d’une pureté cristalline dans la ballade du roi de Thulé, a su se faire plus charnelle et dramatique au fil des actes. Son « Air des bijoux » fut un moment de grâce, une éblouissante démonstration de technique et d’émotion. Elle porte littéralement la production sur ses épaules, faisant oublier par son jeu intense les approximations de la mise en scène.
Face à elle, le Méphisto de Luigi de Donato s’impose comme une véritable bête de scène. Le comédien est « hénaurme », habité, brûlant les planches avec une présence animale. On connaissait le chanteur dans le répertoire baroque, mais sa métamorphose en diable gounodien est une réussite totale. La voix est ample, sombre, souple, avec un français et une prosodie d’une netteté exemplaire. Son « Veau d’or » a fait trembler les murs, et son ironie mordante a insufflé une énergie vitale à un spectacle qui en manquait cruellement.
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CRITIQUE, opéra. TOURS, Grand-Théâtre (du 4 au 8 mars 2026). GOUNOD : Faust. T. Bettinger, V. Santoni, L. De Donato, A. Seguin, E. Pancrazi… Jean-Claude Berutti / Laurent Campellone. Crédit photographique ©️ Marie Pétry







