Hier soir jeudi 12 février, l’Opéra Royal de Versailles a vibré au rythme des fastes de la comédie-ballet versaillaise. Pour la première d’une série de dix représentations tant attendues, la reprise du Bourgeois gentilhomme du duo Molière / Lully mis en scène par Denis Podalydès a une fois de plus fait mouche. Portée par une équipe artistique au sommet de son art, cette production – rodée sur les plus grandes scènes francophones depuis sa création il y a 15 ans au Théâtre des Bouffes du Nord ! – a trouvé un écrin à sa mesure dans le mirifique cadre de l’Opéra Royal, pour enchanter un public conquis d’avance.
Dès les premières mesures dirigées par le maestro Christophe Coin depuis son violoncelle, c’est une évidence : nous ne sommes pas là pour assister à une simple pièce de théâtre, mais pour vivre une expérience totale, une recréation savante et joyeuse de ce que fut le génie fusionnel de Molière et Lully. À la tête de musiciens de son Ensemble La Révérence (placés à cour), Christophe Coin tire de ses musiciens une énergie à la fois élégante et bondissante. Les intermèdes musicaux ne sont pas de simples pauses, mais de véritables respirations dramatiques, portées par la virtuosité des instrumentistes, avec un clavecin particulièrement étincelant sous les doigts d’Yvan Garcia.
Mais le théâtre, c’est d’abord une affaire de corps et de voix, et Denis Podalydès signe une mise en scène d’une intelligence lumineuse. Il restitue l’intégralité de l’œuvre, faisant dialoguer le texte ciselé de Molière et la musique dansante de Lully avec une fluidité confondante, sans jamais que l’un ne prenne le pas sur l’autre. Sa lecture met en avant la capacité d’étonnement et d’émerveillement de son héros, rendant son extravagance aussi touchante que risible. Et pour incarner cette folie douce, il fallait un comédien hors pair, qu’il a su trouver en la personne Pascal Rénéric : un Monsieur Jourdain monumental ! Il est tout à la fois, avec une énergie folle : le parvenu naïf, l’élève appliqué, le mari berné et l’illuminé du « Mamamouchi ». On rit de ses maladresses, mais on est étrangement ému par son désir d’être un autre. Face à lui, Isabelle Candelier campe une Madame Jourdain magnifique de bon sens et de verdeur populaire. Son franc-parler est un roc inébranlable dans le délire ambiant, et sa complicité avec la servante Nicole est un pur régal. Manon Combes, justement, est une Nicole irrésistible, insolente et drôle, dont la sincérité désarme et fait mouche à chaque réplique. La troupe des comédiens est d’une homogénéité rare. On savoure aussi les facéties de Julien Campani, aussi à l’aise en Maître de musique maniéré qu’en Dorante le parasite aristocrate, tandis que Jean-Noël Brouté compose un Covielle futé et complice, véritable moteur de l’intrigue Autour d’eux, tous, du maître de philosophie aux laquais, servent la farce avec une précision d’horloger.
Visuellement, le choc est à la hauteur du lieu. Les décors d’Éric Ruf, fait d’immenses rouleaux de draps blancs évoquant à la fois l’étoffe du drapier et les coulisses du théâtre, installent une scénographie à la fois simple et d’une élégante évidence. C’est le terrain de jeu idéal pour les costumes, signés Christian Lacroix. Le couturier s’en est donné à cœur joie, opposant le monde austère et sombre de la bourgeoisie au technicolor flamboyant de l’aristocratie. Les costumes de la cérémonie turque sont un feu d’artifice, un délire baroque qui transporte littéralement le public dans un songe oriental. Et parce que le Bourgeois est aussi un ballet, la chorégraphe Kaori Ito insuffle de son côté une énergie virevoltante aux trois danseuses réunies ici : Windy Antognelli, Flavie Hennion et Artemis Stavridis. Leur présence, omniprésente et gracieuse, rythme les intermèdes et ajoute une touche de poésie aérienne à l’ensemble.
Côté musique, en plus de l’orchestre, les voix sont à l’avenant. La soprano Cécile Granger égrène ses airs de cour avec une grâce infinie, tandis que le haute-contre Romain Champion fait montre d’une maîtrise impressionnante, avec des aigus d’une clarté rare. Le ténor Jean-François Novelli et le baryton Marc Labonnette complètent ce plateau vocal d’exception, ce dernier étant un Grand Mufti mémorable, à la fois solennel et grotesque, lors de la cérémonie d’anoblissement, véritable morceau de bravoure du spectacle.
Lorsque pour finir, toute la troupe, comédiens, chanteurs, musiciens et danseurs, réunie sur le plateau, entonne le chœur final « Quels spectacles charmants, Quels plaisirs goûtons-nous !« , l’osmose est parfaite. Le public, debout, n’a pas tari d’applaudissements, saluant chaque artisan de cette fête totale. Sous le somptueux plafond royal, cette équipe de rêve a offert hier soir une leçon de théâtre musical, un moment de grâce pure où le génie de Molière et Lully a retrouvé toute sa jeunesse et sa superbe. Un enchantement à ne manquer sous aucun prétexte, jusqu’au 22 février à l’Opéra Royal donc !…
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CRITIQUE, opéra. VERSAILLES, Opéra Royal, le 12 février 2026. LULLY / MOLIERE : Le Bourgeois gentilhomme. Denis Podalydès / Eric Ruf / Christian Lacroix / Christophe Coin. Crédit photographique (c) Baptiste Lacaze / Opéra Royal de Versailles





