Première scène nationale à présenter le spectacle de Simon Delétang (objet d’une tournée globale de 17 dates dans l’Hexagone), l’Opéra de Rennes (récemment labellisé Théâtre d’intérêt national) convainc sans réserve : cette nouvelle Lucia relève tous les défis de l’opéra belcantiste. En fosse dans un rapport scène / salle toujours aussi délectable, le chef (Jakob Lehmann) sculpte et aiguise toutes les aspérités expressives du drame, quitte parfois à couvrir certains solistes, ou tendre jusqu’à la rupture l’arche des contrastes. Mais il obtient des musiciens de l’Orchestre National de Bretagne, une très riche palette de couleurs et de timbres (cors, bois, harpe, ruban incisif des cordes, jusqu’à l’harmonica de verre subtilement saillant et enveloppant au III) et à mesure que l’action avance et que peu à peu se profile le fameux grand air de folie de Lucia -sommet de l’ivresse désespérée [et ses visions éperdues], la baguette s’assouplit pour s’unir avec délices, aux voix du plateau.
Peu à peu comme l’Orchestre accompagne dans son calvaire [clarinette] la victime sacrifiée (Lucia), cette lave orchestrale, râpeuse et électrique, construit avec justesse, une vision glaçante qui fait de l’ouvrage une irrépressible machine cynique.
Au centre de cette arène déshumanisée, la force centrale rien que haineuse [ce, dès le premier chœur qui recherche l’étranger Edgardo, ennemi désigné des Ashton], s’immisce et règne sans limites, la rage d’Enrico, le frère diabolique prêt à vendre sa sœur pour sauver le clan. Ce système qui broie les individus au nom des intérêts claniques, achève tout autant l’aimé de Lucia, Edgardo qui dans la dernière scène, se suicide. Le ton est donné. Et la trajectoire sanguinaire et sacrificielle suit son fil grâce à l’implacable fatum produit par la fosse.
Donizetti renouvelle ainsi à sa façon, le Roméo et Juliette de Shakespeare, avec ce don personnel pour l’efficacité et l’étonnante diversité active de l’action : dans cette version originale (en trois actes, 1835), où tous les airs sont chantés, le spectateur peut à loisir mesurer, le rythme des enchaînements, et la grande inventivité des formes qui se succèdent : airs, duos, chœurs, avec le climax de la fin de l’acte II, sextuor sublime qui verrouille les destins opposés (au moment de la noce scellant le mariage forcé de Lucia avec Arturo).
Esthétique, glaçante, cynique…
la LUCIA de Simon Delétang
triomphe à l’Opéra de Rennes

Opéra de Rennes / Février 2026 – ©Laurent Guizard
La mise en scène de Simon Delétang, directeur du Théâtre de Lorient est sobre, épurée, esthétique, avec de claires références à la peinture classique : les 3 arches néo antiques rappellent la sobre et monumentale lisibilité du Serment des Horace de David [même sens de l’épure et de la clarté], sans omettre l’immense représentation en 2 panneaux distincts disposés à cour et à jardin de la Judith décapitant Holopherne du Caravage [pour la scène de la folie, acte III, où Lucia paraît après avoir assassiné l’époux imposé, Arturo].
Le metteur en scène sans surligner à l’excès comme c’est souvent le cas, évoque de façon très habile, le contexte de l’Ecosse au XVIIè / XVIIIè, en jouant aussi sur les styles et les époques, comme les fraises Renaissance pour certains chanteurs du choeur, surtout pour la robe de mariage de Lucia, dont l’allure des étoffes et la grande corolle blanche ont rappelé – situation semblable, la fameuse scène des noces dans le film La Reine Margot de Patrice Chéreau, – également contrainte par son frère (Charles X)… A Rennes, l’excellent chœur dynamise chaque séquence chorale avec une fraicheur expressive tout aussi remarquable (Mélisme(s), chœur en résidence à l’Opéra de Rennes). Tout cela est très finement réalisé, et pour sa première à l’opéra, le metteur en scène convainc tout du long.
Vocalement, l’homogénéité de la distribution est un facteur très favorable. Le trio central est superbement défendu : l’Enrico du baryton Stavros MANTIS est sobre, puissant, naturel, d’un démonisme glacial et manipulateur (en particulier quand il force Lucia au début de l’acte II, à se sacrifier, donc à accepter d’épouser Arturo pour sauver son propre honneur) : la jouissance de ce cynique fratricide quand elle cède est parfaitement exprimée … L’Edgardo de César CORTES incarne avec une intensité et une ardeur communicatives, à la fois l’aimé de Lucia mais aussi l’héritier tiraillé d’une famille meurtrie (les Ravenswood), assassinée (par Enrico). La performance compte de très beaux phrasés et une belle épaisseur émotionnelle.

Dès son premier air (à la fontaine, évoquant le spectre à la lune), la Lucia de la soprano cubaine Laura ULLOA affirme une trajectoire convaincante aussi agile, tendre et délicate qu’intense et travaillée, … sachant bien marquer les passages où la jeune femme amoureuse du I affronte le macchiavélisme de son frère au II ; s’effondre psychiquement après l’intervention du chapelain Raimondo (très engagé Jean-Vincent BLOT) ; assassine puis délire dans la scène de folie au III. La voix est certes parfois petite mais son souci de la finesse et sa musicalité expriment toutes les nuances du rôle-titre avec une acuité d’autant plus séduisante que la cantatrice maîtrise son jeu scénique. Dans ce sens, son apparition en ange blanc tenant l’épée et le lys, au début de la scène de folie, est une image mémorable, alliant esthétique et vérité. Photos : © Laurent Guizard / Opéra de Rennes février 2026

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Nouvelle production incontournable, à l’affiche pour 17 dates – Encore 2 dates à
l’Opéra de Rennes, les 13 puis 14 février 2026 :
Lucia di Lammermoor | Opéra de Rennes
https://opera-rennes.fr/fr/evenement/lucia-di-lammermoor





