La Mimi d’Anna Netrebko

Anna Netrebko chante MimiCinéma. Opéra. La Bohème de Puccini avec Anna Netrebko. En direct de Londres, le 10 juin 2015, 20h15. A la faveur de la nuit, parce qu’une bougie dans la mansarde s’éteint, deux jeunes cœurs amoureux s’enlacent : ainsi Mimi couturière miséreuse et Rodolfo le poète étudiant s’aiment dans le Paris 1830. Outre la vie parisienne (Barrière d’Enfer, Café Momus), l’opéra de Puccini exprime avec un raffinement orchestral ciselé et une ivresse mélodique irrésistible la fragilité et la sincérité des sentiments. L’amour des deux jeunes amants résistera-t-il aux aléas du temps ? La production plutôt classique mais lisible du Royal Opera House ressuscite le Paris bohème du XIXè, du Quartier Latin aux portes de Paris. Anna Netrebko et Joseph Calleja interprètent Mimi et Rodolfo, les coeurs maudits, lui rattrapés par la jalousie et l’ennui, elle frappée par la maladie. Par contraste, Puccini souligne le profil des amants opposés : extravertis et affrontés mais toujours passionnément amoureux, Musetta (qui paraît au II dans la scène du Café Momus) et Marcello. La jeunesse, la fatalité et la misère hantent l’opéra de Puccini qui évite subtilement l’artifice et la maniérisme grâce à la justesse et la profondeur de son écriture. Même au coeur de la douleur, la musique souveraine selon Puccini, se doit d’être caressante, d’une ineffable gravité poétique.

En direct au Cinéma le mercredi 10 juin à 20h15
LA BOHEME (1896) de Giacomo Puccini 
Avec Anna Netrebko, Lucas Maechem, Joseph Calleja – direction : Dan Ettinger. Opéra en Italien sous-titré en français – 2h50 avec deux entractes. A l’affiche du Royal Opera House de Londres jusqu’au 16 juillet 2015. Aucun doute, l’argument principal de cette reprise londonienne reste la Mimi de la soprano austro russe Anna Netrebko qui en juillet est donc puccinienne, avant de reprendre en août suivant (8-17 août 2015) à Salzbourg le rôle qui lui a valu une nouvelle gloire planétaire, Leonora du Trouvère de Verdi. Depuis sa Donna Anna en 2002 à Sazlbourg qui l’avait révélée, Anna Netrebko cumule les paris risqués mais assumés : récemment, après sa Leonora, Lady Macbeth et Iolanta de Tchaikovski.

A l’origine, La Bohème évoque les amours tragiques et tendres de la couturière Mimi et du poète Rodolphe dans le Paris des années 1830. Au Café Momus, à la barrière d’enfer sous la neige, l’action de La Bohème est une page spectaculaire, sentimentale et atmosphérique du Paris romantique rêvé, celui décrit par le roman de Burger (Scènes de la vie de Bohème). Mimi et Rodolfo comme Musetta et Marcello, leurs comparses, vivent l’expérience amoureuse, sa fragilité (ils se séparent mais ne peuvent cesser de s’aimer), son éternité (leurs duos d’amour sont les plus beaux de tout le répertoire romantique italien)…

Synopsis

ACTE I : Le soir de Noël, à Paris, au Quartier Latin. Sous leur mansarde gelée, quatre amis Rodolfo le poète, Marcello le peintre, Schaunard le musicien et Colline le philosophe tentent de se réchauffer. Ils expédient leur bailleur venu récolter son loyer et sortent réveillonner sauf Rodolfo tout à ses écritures. Frappe à sa porte la pauvre voisine, Mimi qui n’a plus d’allumettes pour sa bougie.Mais elle a perdu sa clé et lorsque leurs deux bougies s’éteignent, dans le noir leurs mains se croisent et fous d’amour, ils s’embrassent.

ACTE II  : Au Café Momus, Mimi et Rodolfo retrouvent Marcello. Musetta paraît : c’est l’ancienne copine de Marcello, à présent flanqué d’un nouveau protecteur, le riche et vieux Alcindoro. Chacun à des tables séparées dîne. Musetta entend rendre jaloux Marcello qu’elle veut reconquérir : le stratagème fonctionne et tous soupent à la barbe du vieillard qui doit payer la note.

ACTE III : Petit matin, près de la Barrière d’Enfer, aux portes de Paris enneigé. Mimi raconte à Marcello que Rodolfo l’a quittée. Mais en réalité ce dernier miséreux, en peut payer les soins de la maladie de Mimi : il préfère se mettre à l’écart et prendre à riche protecteur… Mais les deux amants se retrouvent, reportent leur séparation au printemps alors que Marcello et Musetta se disputent.

ACTE IV : Retour à la mansarde du premier acte. A l’arrivée du printemps, Marcello et Rodolfo songent à leurs amours perdues. Colline et Schaunard apportent un déjeuner frugal que les quatre amis masquent en festin. Musetta leur annonce que Mimi a quitté son riche protecteur. Elle est très gravement malade. Rodolfo s’approche de la condamnée : les amants évoquent les mois de bonheur passés : Mimi meurt dans les bras de Rodolfo qui dit son nom deux fois. Rideau.

Compte rendu, opéra. Avignon, Opéra. Le 15 février 2015. Puccini : La Bohème. Balàzs Kocsàr, direction.

L’œuvre. « La bohème », c’est ainsi que les bourgeois dénommaient ces jeunes gens, artistes ou aux prétentions artistiques, désargentés, menant une vie non conformiste hors des normes, des conventions sociales rigides. D’ailleurs, aujourd’hui, plaisamment, le terme « bobo » qualifie des « bourgeois bohème », vivant ou affectant une liberté de mœurs qui contredit la rigidité généralement attribuée à leur classe.

Sans vertiges véristes
TOURS : nouveau Trittico, 1918 par Jean-Yves Ossonce
L’action se déroule à Paris vers 1840, donc une décennie après les « Trois glorieuses », les trois journées révolutionnaires qui ont chassé du trône le stupide roi Charles X de la Restauration monarchique, qui, voulant anéantir les conquêtes de la Révolution encore chaude de 1789, prétendait imposer la censure de la presse, entre autres mesures contre-révolutionnaires. C’est donc dans un Paris juvénile et bouillonnant, au romantisme exacerbé, que nous faisons la connaissance de quatre jeunes gens qui partagent une pauvre et glaciale mansarde parisienne : Rodolfo, Marcello, (Rodolphe et Marcel en français, poète et peintre respectivement), Schaunard, le musicien, et Colline le philosophe, les quatre garçons sinon dans le vent, dans les courants d’air, sans le sou qui ne peuvent plus payer le loyer. Peu importe, l’embobinant, enrobant de bonnes paroles et imbibant d’alcool leur logeur venu réclamer son dû, trois d’entre eux courent vite dépenser un petite pécule reçu miraculeusement et attendent Rodolphe qui s’attarde pour finir un travail, au célèbre café Momus, près du Louvre et non au Quartier latin rive gauche.
Survient une fragile et jolie voisine, la « grisette » Mimi, demandant du feu pour sa bougie éteinte. Sa chandelle rallumée, elle s’éteint d’un courant d’air ou elle l’éteint elle-même pour le plaisir de rester avec le poète ; elle perd ses clés et tous deux, à quatre pattes, la recherchent dans l’ombre. Leurs mains se touchent et, malgré la froideur («Que cette main est froide, laissez-moi la réchauffer…) de cette main, c’est la flamme de l’amour qui les embrase. Chacun se définit, Rodolphe comme poète et Mimi, dans un adorable récit lyrique, se raconte : elle est brodeuse, des fleurs sans parfum, mais les fleurs de sa mansarde sont sa coquetterie lorsque arrive le beau temps.
C’est la mythologie et la martyrologie de l’œuvre puisque Mimi mourra phtisique, mal peu romantique du temps, comme la « traviata » Violetta , en ayant quelque peu expérimenté également le confort de se faire entretenir par un riche vicomte.

Faux réalisme de faux déclassés
On classe abusivement La Bohème dans le courant « vériste » de l’opéra italien de son temps. Je l’ai déjà dit, cela se discute : le naturalisme est impossible dans l’opéra où les gens ne parlent pas mais chantent, surtout en vers. Le vérisme n’est qu’une convention artistique de choix de sujets proches du quotidien, d’un style de chant, le seul réalisme est celui des sentiments, comme d’ailleurs l’exprimait Puccini lui-même.
D’ailleurs, à part la belle scène de jeu et de séduction entre Mimi et Rodolphe, où leurs mains se cherchent en feignant de chercher les clés dans le noir, comment croire, malgré l’exaltation née du désir et du contact, à l’explosion immédiate de leur amour clamé et déclamé, comment faire crédit au galopant « Je suis à toi !» à un Rodolphe connu un quart d’heure avant ? Nous sommes dans le pacte théâtral qui accélère le temps, qui le raccourcit pour ne pas s’installer dans la durée de la démonstration. Quant aux protagonistes, ces jeunes artistes en attente de célébrité, le poète (Rodolfo), le peintre (Marcello), le philosophe (Colline) et le musicien (Schaunard) partageant cette misérable mais pittoresque mansarde, comment croire au réalisme social et psychologique de ce « panel » trop délibérément représentatif ? Et brûler allègrement sa pièce de théâtre comme Rodolphe ou son dernier tableau comme Marcel juste pour faire du feu et des phrases enflammées, qui peut souscrire au réalisme de la scène ? C’est pratiquement du théâtre dans le théâtre : un jeu dans le jeu. Et le si pauvre Rodolphe glacé et mort de faim offrant à Mimi, dès la scène immédiate de Momus, un béguin, un bonnet et, apparemment d’autres babioles ?
Pour ces faux déclassés, il est clair, hier comme aujourd’hui, pour ces fils de bourgeois qui peuvent se permettre de ne pas travailler pour vivre la vie d’artiste sinon encore vivre de leur art, « la bohème », la misère en passant n’est que les grandes vacances d’enfants gâtés : un luxe de nantis. La seule vraie prolétaire, c’est Mimi la brodeuse, la cousette, la grisette, et sans doute modèle posant nue, Musette, petite muse et amusette, de ces messieurs bien en parenthèses artistiques d’une vie dont on sent qu’elle rentrera dans le rang alors que l’une, phtisique, meurt, et que l’autre, ses appas fanés, sombrera probablement dans la prostitution.
Le seul vérisme, disait Puccini, c’est celui des sentiments. En effet, vérisme ou pas comment n’être pas émus par le destin de Mimi et sa mort ? Entourée de ses amis, elle revient mourir dans la mansarde des temps pauvres mais heureux. Au-delà des clichés d’une misère pittoresque, on touche là, on est touché, par la vérité inéluctable du lieu commun : la fosse commune.

Réalisation
L’un des mérites de la mise en scène de Nadine Duffaut, c’est d’avoir « déréalisé » ce réalisme extérieur de pacotille, d’avoir allégé l’œuvre des oripeaux, des vestiges d’un vérisme vermoulu devenu folklore, pour faire place à la vérité, même théâtrale, des personnages, des situations, des sentiments, de la musique dans sa pureté. L’épure justement : l’extraordinaire scénographie d’Emmanuelle Favre, qui déroute d’abord par un abord abstrait de décor de film expressionniste, grands panneaux, formes géométriques pures, triangles, rectangles, inclinés, en équilibre instable de monde menaçant, aux angles acérés comme lames ou couperet imminent ou immanent de justice révolutionnaire sur une injuste société grise, mais grise aussi d’alcool, replète et discrète bourgeoisie à l’austère et sobre apparence, apparemment digne dans ses costumes stricts (Kristina Berzenyi), qui réfèrent peut-être autant aux révolutions de 1830, 1848, qu’a la proche Commune : révoltes des jeunes contre les gérontes nantis et profiteurs. Dans la scène du café Momus, un drapeau tricolore (après le drapeau blanc monarchiste qu’avait voulu imposer à nouveau Charles X), une possible silhouette fugitive de Gavroche, de rapides feuillets rouges, autant de signes discrets d’une agitation que le défilé militaire, étrange et inquiétante parade de l’ordre bourgeois en plein Quartier latin bouillonnant un soir de Noël, ne parviendra pas à mater. Un furtif petit marmiton, espérant un jouet de Parpignol comme les petits bourgeois, est vite rattrapé et ramené à la réalité et nécessité de faire bouillir la marmite des autres pour aider à nourrir la sienne, de la famille : une rapide signature de Nadine Duffaut que ce regard attendri et lucide sur une réalité toujours occulte de l’opéra, art bourgeois par excellence.
Dans des lumières oppressantes mais poétiques de Philippe Grosperrin, le décor tourne avec fluidité, sans solution de continuité, passant de la mansarde au café, à la place, à la barrière Denfer de l’octroi. Ici, pas de flocons « réalistes », pléonastiques, pour dire le froid : nous en avons, visuellement, à frissonner, le « ressenti » dans cette femme chancelante, mal réchauffée sans doute par la flamme glacée de l’absinthe, sous les coups de l’ « assommoir » de de Zola ou de Degas, ces gens qui courbent les épaules, ces couples en goguette, éméchés, où l’homme tente de protéger d’un bras la femme et, en transparence et cruel contraste, la magnifique scène picturale étagée du restaurant chaud, aux chaleureuses couleurs, où chante et danse Musette pour amuser le public.
Là, oui, on tremble de la solitude glacée de Mimi.

Interprétation. Encore une fois, on ne peut qu’applaudir la cohésion à la fois vocale et interprétative de ces chanteurs bien dirigés scéniquement et lyriquement, avec, cependant le regret que le chef Balàzs Kocsàr ait eu parfois la baguette un peu lourde, forçant le plateau à forcer la voix dans cette musique qui ravissait Debussy.
Les chœurs (Aurore Marchand), présents à l’acte II, chantent justement le chahut et l’on aime la maîtrise des enfants (Florence Goyon-Pogemberg), dont le petit soliste, qu’on ne force pas à chanter juste : cela sonne joliment naturel sinon naturaliste. Tous les personnages sont choisis avec soin, les silhouettes du vendeur ambulant Gentin Ngjela, du douanier Jean-François Baron, du sergent Xavier Seince, le Benoît de Lionel Peintre, poursuivant poursuivi par les bohèmes, et persécuté par sa femme, le Parpignol de Patrice Laulan, assailli par la nuée d’enfants. Francis Dudziak campe un élégant Alcindoro dépassé par sa diva de Musette scandaleuse.
Le quatuor des artistes est remarquable de cohésion vocale et musicale : Yann Toussaint est un Schaunard dont on déplore le peu d’espace que laisse la partition au musicien du groupe. Dans son funèbre et laconique adieu à son manteau, en Colline, Ugo Guagliardo, malgré un départ rapide de la première mesure, déploie un beau tissu sombre de basse veloutée. Mais, sans grand air, dans une conversation musicale continue, Lionel Lhote, impose une Marcello de chaleureux et sonore baryton, large, persuasif. Le rôle piquant de Musetta, coquette craquante, à croquer, Cristina Pasaroiu le gratifie d’un timbre fruité, au petit vibrato voluptueux, plus provocante que caressante avec les hommes bien sûr, qu’elle fait marcher à la baguette en public ou, qui sait, à la cravache dans l’intimité comme le malheureux Alcindoro, mais elle est émouvante dans sa prière pour sauver Mimi. Celle-ci, c’est la jolie et flexible Brigitta Kele, tendre et moelleuse voix, aisée, délicate. Audacieuse grisette éteignant elle-même sa chandelle pour avoir le prétexte de demander le secours de l’aimable jeune voisin, elle sait être timide ou le jouer, crédible malade car non défigurée par une énorme voix. Face à cette fleur délicate, Florian Laconi, qu’on ne cesse de découvrir, est un Rodolfo puissant, déployant toute la séduction d’un ténor lirico spinto, voix égale sur tout son registre et capable de la même force sur toute l’échelle abusant peut-être de sa facilité dans le forte, mais émouvant, emportant tout sur son souffle, remportant tous les suffrages.
Une nouvelle production de La Bohème qui justifie, finalement, des retrouvailles avec cette œuvre si vue et entendue qu’on résiste parfois à la revoir et entendre.

Puccini : LA BOHÈME (1896)
« Scènes lyriques en quatre tableaux », musique de Giacomo Puccini,
livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa,
d’après le roman d’Henry Murger Scènes de la vie de bohème (1851)
et de son adaptation théâtrale La vie de bohème.
Opéra Grand Avignon, le 15 février 2015.

Opéra Grand Avignon
La Bohème de Puccini,
15 et 17 février
Nouvelle production
Sous L’égide du Club Soroptimist International
 et au profit du programme « Education des filles et Leader Cheap »
Orchestre Régional Avignon-Provence
Chœurs et Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon
Sous la direction de Balàzs Kocsàr.
Mise en scène : Nadine Duffaut ; décors : Emmanuelle Favre ; costumes : Kristina Berzenyi (et participation de Katia Duflot) ; lumières : Philippe Grosperrin.

Distribution
Brigitta Kele : Mimi ; Cristina Pasaroiu : Musette.
Florian Laconi : Rodolfo ; Lionel Lhote : Marcello ; Yann Toussaint : Schaunard ; Ugo Guagliardo : Colline ; Patrice Laulan : Parpignol ; Benoît : Lionel Peintre ; Francis Dudziak : Alcindoro ; le sergent : Xavier Seince ; le douanier : Jean-François Baron ; vendeur ambulant : Gentin Ngela.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 30 novembre 2014. Giacomo Puccini : La Bohème. Ana Maria Martinez, Piotr Beczala, Mariangela Sicilia, Tassis Christoyannis… Orchestre et choeurs de l’opéra. Sir Mark Elder, direction. Jonathan Miller, mise en scène.

DVD. Puccini: un séduisant Trittico (Opus Arte)La Bohème revient à l’Opéra de Paris pour cette fin d’automne et pour Noël ! La production nostalgique et classique de Jonathan Miller datant de 1995 est reprise avec deux distributions de chanteurs. L’histoire adaptée des « Scènes de la vie de Bohème » de Henri Mürger (1849) présente des tableaux où s’illustrent les aventures et mésaventures des bohèmes du Paris des années 1830. Elle est racontée musicalement par les Choeurs et l’Orchestre de l’Opéra National de Paris, sous la direction musicale du chef Sir Mark Elder.

Equilibre parfait entre gaîté et tristesse

Giacomo Puccini (1858 – 1924) n’est pas encore totalement abandonné dans l’ébullition violente et créative du vérisme de ses œuvres plus tardives comme Madama Butterfly, La Tosca, La Fanciulla del West quand il crée La Bohème en 1896. Il commence la composition en 1893 (il donne lui-même cette précision dans sa polémique avec Leoncavallo, auteur d’une Bohème presque contemporaine) et l’oeuvre reçoit un accueil favorable sans reproduire pourtant l’enthousiasme déchaîné par Manon Lescaut. La critique a été plus partagée, certains y voient la fin de la carrière de Puccini et d’autres y voient le chef-d’oeuvre absolu de l’Italien.

Ce soir, la production classique de Jonathan Miller avec la direction so British de Sir Mark Elder, permet de constater davantage qu’il s’agît d’un bijou lyrique de grande originalité (pour son époque, bien évidemment). La Bohème captive donc par ce mélange savant, mais surtout sensible, de tristesse et de gaîté, entre réalisme et impressionnisme, avec son lyrisme passionné incontestable et une description méticuleuse des caractères.

La distribution des chanteurs regroupe plusieurs artistes investis, complices. Le quatuor initial des bohèmes dans leur mansarde, au froid, évoque déjà une certaine nostalgie au sourire timide, celle de la vie d’artiste et d’étudiant. Les tubes lyriques dont l’oeuvre est riche commencent avec « Che gelida manina » chanté par Piotr Beczala dans le rôle de Rodolfo. Il inspire tout de suite frissons et applaudissements qui augmenteront et continueront avec le « Si, mi chiamano mimi » de Mimi, interprété par la soprano Ana Maria Martinez. Ils ferment le premier tableau avec le duet d’amour « O soave fanciulla », bizarrement un peu moins touchant que les solos précédents.

La Musetta de Mariangela Sicilia est la vedette au deuxième tableau, avec une prestation piquante, très réussie de sa chanson « Quando m’en vo ». Le tableau global est une réussite en vérité, musicale et théâtrale. Les bohèmes se trouvent dans un café du quartier latin où ils s’amusent à être fabuleux. Et fabuleuses sont aussi les prestations ! Quelle verve et quelle sensibilité musicale, quel fantastique travail d’acteur ! Au troisième tableau, le plus sombre, nous avons droit au « Donde lieta usci » de Mimi d’un sentimentalisme à briser les cœurs, continuation naturelle des frissons amorcés. Dans cet acte, Martinez régale l’audience avec une certaine profondeur de caractère qui relève de la tragédie, par sa force et sincérité, mais qui reste indéniablement proche de l’auditeur contemporain : Mimi, dans l’isolement glacial et le froid méchant de l’hiver parisien d’autrefois, retourne seule vers le nid solitaire d’où elle est sortie (sa chambre de bonne) en faisant ses adieux, sans rancune… C’est au quatrième et dernier tableau qu’elle meurt de froid dans la mansarde des bohèmes, dans les bras d’un Piotr Beczala très touchant.

Insistons également sur les performances si sensibles de Tassis Christoyannis (que nous sommes toujours contents de voir et entendre) en Marcello, le peintre, ou encore celles d’Ante Jerkunica et Simone del Savio, respectivement le philosophe et le musicien.

La direction de Sir Mark Elder est souvent pétillante et légère. Si l’orchestration de Puccini paraît souvent disparate et peu sophistiquée, elle est toujours très efficace (et ce malgré des incohérences parfois frappantes!). Dans ce sens, les instrumentistes offrent à l’auditoire une performance touchante, sans excès. Si nous avons trouvé les changements de tableaux d’une longueur presque insupportable, nous gardons le meilleur des souvenirs pour la mise en scène à la fois économe et somptueuse de Miller. Nous invitons tous nos lecteurs à vivre et revivre l’histoire des bohèmes; vous vous laisserez séduire et toucher comme.nous par le roman des étudiants et des artistes amoureux lors d’une soirée extraordinaire. Encore à l’Opéra Bastille les 2, 4,6, 9, 11, 13, 15, 18, 21, 23, 26, 28 et 30 décembre 2014 (deuxième distribution à partir du 15).

La Bohème de Puccini au cinéma

boheme bordeaux opera cinemaLa Bohème de Puccini au cinéma. Le 26 septembre 2014, 19h45. Depuis l’Opéra de Bordeaux. 7 ans après … La production de La Bohème de Puccini (1896) présentée à Bordeaux en 2007 ressuscite ce 2014, sous la baguette de Paul Daniel. La mise en scène de Laurent Laffargue, située avant mai 1968-, est portée par une nouvelle distribution dont Nathalie Manfrino (Mimi) et Sébastien Guèze (Rodolfo). A l’origine, La Bohème évoque les amours tragiques et tendres de la couturière Mimi et du poète Rodolphe dans le Paris des années 1830. Au Café Momus, à la barrière d’enfer sous la neige, l’action de La Bohème est une page spectaculaire, sentimentale et atmosphérique du Paris romantique rêvé, celui décrit par le roman de Burger (Scènes de la vie de Bohème). Mimi et Rodolfo comme Musetta et Marcello, leurs comparses, vivent l’expérience amoureuse, sa fragilité (ils se séparent mais ne peuvent cesser de s’aimer), son éternité (leurs duos d’amour sont les plus beaux de tout le répertoire romantique italien)… La Bohème de Puccini est diffusée dans les salles de cinéma, le 26 septembre 2014 à partir de 19h45. Production marquant le début de la nouvelle saison lyrique de l’Opéra national de Bordeaux. Leoncavallo compose lui aussi une Bohème en 1897 qui connaît un succès immédiat alors que celle de Puccini peine à convaincre. Leur destin actuel est à présent inversé ! Réservations : www.akuentic.com

Puccini : La Bohème par Anna Netrebko à Chicago

puccini-boheme_puccini_netrebko_callejaFrance Musique, ce soir 19h. Puccini : La Bohème avec Anna Netrebko. Depuis l’Opéra de Chicago, la soprano russo autrichienne Anna Netrebko incarne Mimi, cousette émancipée du Paris bohémien et hautement artistique ; au café Momus, puis à la barrière d’enfer enneigée, les amours de Mimi et de Rodolphe éprouvent le choc de la vie réelle, souvent difficile et tragique… Phtisique, Mimi se sent condamnée et Rodolphe ne parvient pas vraiment, malgré ce qu’il dit, à quitter sa jeune maîtresse. Plus qu’un opéra à airs, mettant surtout en avant les chanteurs, Puccini exprime la couleur particulière du Paris romantique (inspiré du roman de Henry Murger, Scènes de la vie de Bohème paru en 1845) où malgré la misère des artistes, l’amour et le pur lyrisme en leur fragilité idéalement brossée, étreignent les coeurs prêts à s’enivrer. La flamboyante partition orchestrale de Puccini est le vrai protagoniste d’un opéra qui outre son sujet parfois léger, déconcerte par ses audaces harmoniques. Du pain béni pour les chefs soucieux de nuances et d’évocations poignantes.
La production de Chicago bénéficie surtout de son plateau vocal : Anna Netrebko est une Mimi palpitante et hypersensible, ange trop fragile mais incandescent (comme le fut avant elle l’inégalable Mirella Freni : son modèle ?) et comme partenaire l’excellent ténor Joseph Calleja, certes piètre acteur mais voix stylée taillée pour les jeunes poètes amoureux du Paris romantique

logo_francemusiqueOpéra enregistré le 15 juin 2013 à l’Opéra Lyrique de Chicago.
Opéra en quatre tableaux créé le 1er février 1896 au Teatro Regio de Turin, Italie.
Musique de Giacomo Puccini (1858-1924).
Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après le roman de Henri Mürger Scènes de la vie de Bohème.

Anna Netrebko, Mimì
Joseph Calleja, Rodolfo
Elizabeth Futral, Musetta
Lucas Meachem, Marcello
Andrea Silvestrelli, Colline
Joseph Lim, Schaunard
Dale Travis, Benoit/Alcindoro

Choeur et orchestre de l’Opéra Lyrique de Chicago
Emmanuel Villaume, direction

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