A l’origine est l’engagement politique et le sens que chacun peut lui donner ; dans quelle histoire s’inscrit-il, pour quoi faire et pour quel résultat ? Telle est, au fond, la lecture que l’on peut faire de l’ouvrage de l’écrivain cubain Leonardo Padura : « L’Homme qui aimait les chiens », paru en 2009. C’est le récit, pas à pas, des chemins parallèles empruntés par deux hommes, qui les destinent à une inexorable et fatale rencontre, en ce 20 août 1940, à Coyoacan, non loin de Mexico.
D’un côté, Léon Trotski, qui, de son exil forcé par Staline, va, de loin en loin, fuir les séides du maître de Moscou, jusqu’à trouver refuge au Mexique ; de l’autre, Ramon Mercader, combattant républicain dans la guerre civile espagnole qui va, sur ordre et après moult détours, rejoindre et assassiner le paria. Tous deux non exempts de tourments, de questions, mais mus chacun d’eux par la foi en la révolution et la certitude de leur engagement. Telle est en substance le récit de Leonardo Padura qui a passionné la comédienne et cinéaste Agnès Jaoui qui en a fait un livret, et qui a suggéré au compositeur argentin Fernando Fiszbein d’en faire un opéra.
L’argument développé par Agnès Jaoui restitue fidèlement certaines séquences majeures du roman de Padura, les dialogues et les textes chantés étant pour la plupart la reproduction du texte originel. Le metteur en scène Jacques Osinski affirme qu’avec l’Ensemble Court-Circuit et le vidéaste Yann Chapotel, ils ont cherché à réaliser « une nouvelle forme d’opéra qui ne serait plus un opéra mais quelque chose d’autre (…) ». De fait, il nous est donné de voir, non pas un opéra, mais une sorte de théâtre musical, dans lequel les projections de photos et de vidéos d’actualités sont en nombre, et où, également, les citations, les projections du texte du livre jalonnent le drame de bout en bout. Huit personnages -dont quatre principaux- sont les acteurs de cette tragédie: les deux héros Trotski et Ramon Mercader, la mère de ce dernier Caridad – et Kotov, l’homme de l’ombre des services soviétiques, l’officier traitant de Mercader.
La musique du compositeur Fernando Fiszbein nous a paru bien en retrait au regard de cette épopée tragique : des cadences ininterrompues… qui rappellent confusément le tango et des musiques traditionnelles. Le tout dans une sorte d’ostinato répété à l’infini, de manière quasi obsessionnelle, duquel ressortent, parfois, un accordéon, une clarinette, un saxophone, quelques percussions. Quant aux voix, outre le parlé-chanté de rigueur, quelques esquisses de chant se distinguent, par moments, de cette monotonie musicale et se risquent à quelques émouvants phrasés.
Les acteurs-chanteurs de l’ouvrage sont tous à louer pour leur engagement scénique et vocal : en particulier le ténor Pierre-Emmanuel Roubet qui incarne Trotski dont le timbre et la ligne de chant font merveille, mais aussi le baryton Vincent Vantyghem dans le rôle complexe de l’espion Kotov. Il est vrai que les deux rôles concentrent à eux seuls les parties vocales les plus intéressantes. Le baryton-basse Olivier Gourdy, dans le rôle de Ramon Mercader, restitue bien la fragilité – y compris vocale – de son personnage. Les rôles féminins ne sont pas en reste. Qu’il s’agisse de la mère manipulatrice de Ramon, Caridad, interprétée avec brio par la soprano Léa Trommenschlager, le bel alto de Camille Merckx qui a la douceur et l’inquiétude de Natalia Sedova, la femme de Trotski et, enfin, la soprano Juliette Allen qui endosse avec une grande réussite les habits de Sylvia Ageloff, celle grâce à qui Ramon Mercader a pu entrer dans le cercle des trotskistes et approcher ainsi sa victime.
L’Ensemble Court-Circuit et ses sept instrumentistes « se démènent » avec beaucoup de talent, dans une partition dont ils s’efforcent de donner le meilleur. A l’image de leur chef Jean Deroyer qui est à la manœuvre et qui assure avec une grande et efficace énergie la cohésion de l’ensemble.
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CRITIQUE, opéra. PARIS, Théâtre de l’Athénée, le 22 février 2026. Fernando FISZBEIN : « L’Homme qui aimait les chiens ». Jacques Osinski / Jean Deroyer. Crédit photographique (c) Pierre Grosbois





