C’est un triomphe que peu de productions osent espérer : le Nabucco de Giuseppe Verdi actuellement donné par l’Opera Ballet Vlaanderen (à Anvers) – et signé par Christiane Jatahy – est de ceux qui marquent une saison, qui bousculent les certitudes, et qui finissent dans une tempête d’applaudissements, le public s’étant littéralement mis debout comme un seul homme à l’issue de la représentation, pour une ovation de longues, très longues minutes. Comment ne pas céder à une telle vague d’enthousiasme ?
Dès les premières mesures, la fusion est totale entre une vision scénique d’une intelligence rare et une distribution vocale de même haute volée. La géniale metteure en scène brésilienne Christiane Jatahy signe ici une lecture politique et sensorielle d’une brûlante actualité. Fini le temps des fresques bibliques poussiéreuses : Jatahy, avec sa patte de metteure en scène de théâtre, plonge l’opéra de Verdi dans le chaos contemporain des migrations forcées et du fanatisme religieux. La scénographie, conçue avec Thomas Walgrave et Marcelo Lipiani, est une claque visuelle. Un immense miroir en pente, parfois recouvert d’une fine pellicule d’eau, reflète et démultiplie les corps, créant un vertige identitaire fascinant. Les caméras ne sont pas cachées : elles font partie intégrante du décor, capturant les visages en temps réel pour les projeter sur des écrans, brouillant la frontière entre le collectif et l’intime, entre le présent et le passé. On est saisis, littéralement immergé dans cette foule d’exilés. Les costumes contemporains d’An D’Huys ancrent le drame dans notre époque, rendant chaque regard, chaque larme, chaque éclat de rage d’une authenticité déchirante. Jatahy nous tend un miroir, littéralement et figurativement, et nous demande : que ferions-nous face à la chute d’une société ?
Mais un tel écrin ne serait rien sans l’écrin de voix qui l’habite. Et en la matière, nous avons été servis au-delà de toute espérance. Comment ne pas commencer par la révélation de la soirée, la phénoménale Ewa Vesin dans le rôle d’Abigaille ? Le rôle est un des plus redoutables du répertoire, une véritable montagne à escalader pour toute soprano. Sa voix, d’une puissance et d’une intensité dramatique rares, n’a jamais sacrifié la ligne de chant sur l’autel de la force brute. Sa présence scénique est animale, impérieuse. On a tremblé devant sa soif de vengeance, on a été ému par les failles de cette « méchante » de l’opéra. Sa maîtrise des aigus percutants et des graves sombres est un exploit qui force l’admiration et arrache des cris dans la salle. Une Abigaille historique, tout simplement.
Face à elle, le tendre Ismaele du ténor Matteo Roma a apporté une bouffée de pure beauté vocale. Relégué à un rôle souvent ingrat, il a su, par la beauté de son timbre et la finesse de son phrasé, captiver l’attention dès qu’il paraissait. Son duo avec Fenena est un moment de grâce suspendu dans la tempête. De son côté, le Nabucco du baryton hispano-américain Daniel Luis de Vicente offre une prestation de grande classe. Baryton à la prestance royale, il incarne un roi fou de pouvoir puis brisé par la folie, avec une sensibilité et une profondeur rares, délivrant un « Dio di Giuda » poignant d’humanité. Le Zaccaria de la basse italienne Vittorio De Campo est d’une autorité vocale indiscutable, sa basse puissante résonnant comme un prophète vétéro-testamentaire. Mentionnons également la Fenena touchante de Lotte Verstaen, à la ligne de chant d’une pureté exquise, et la prestation plus que probante des petits rôles, du Grand Prêtre de Samson Setu à l’Abdallo d’Emanuel Tomljenović, en passant par la douce Anna de Sawako Kayaki. Chaque maillon de cette chaîne vocale est solide, contribuant à la perfection de l’édifice.
Et que dire du Chœur de l’Opera Ballet Vlaanderen ? Préparé avec une main de maître par Jan Schweiger, il est le véritable héros de cette production. Jatahy en fait un personnage à part entière, le dispersant dans la salle, le faisant chanter depuis les balcons, en brisant le quatrième mur. Le célèbre « Va, pensiero » n’a jamais semblé aussi poignant, aussi incarné. Mais le génie de la soirée réside aussi dans la surprise finale : après le traditionnel finale, le chef se retourne et le chœur, disséminé dans le public, entonne à nouveau le chant des esclaves, a cappella, dans un souffle qui semble venir de l’âme même de la salle. Un moment de pure grâce, suspendu hors du temps, que le public a accompagné en tremblant.
Enfin, comment ne pas tirer son chapeau et crier notre admiration pour le jeune prodige français au pupitre ? A seulement 29 ans, le chef italien Gaetano Lo Coco a réalisé une performance époustouflante. À la tête d’un Orchestre Symphonique de l’Opera Ballett Vlaanderen des grands soirs, il a proposé une direction tout feu tout flamme, d’une rigueur et d’une netteté confondantes. Il a sculpté chaque phrase, fait rugir les cuivres comme chuchoter les bois, a empoigné de bout en bout la partition de Verdi avec une énergie juvénile communicative, sans jamais perdre en profondeur. Il est l’étincelle qui a mis le feu à cette partition et a porté l’ensemble vers des sommets.
Alors oui, quand les dernières notes se sont éteintes, après ce second « Va, pensiero » volé au silence, le public n’a pas pu rester assis. Une ovation debout, puissante, reconnaissante, a salué le génial travail de Christiane Jatahy, la troupe de chanteurs hors pair et le jeune chef phénoménal qu’est Gaetano Lo Coco. Ce Nabucco anversois est un coup de maître. Il fera date. Si vous pouvez le voir en mai au Luxembourg, n’hésitez pas une seconde… courez-y !
___________________________________________
CRITIQUE, opéra. ANVERS, Opera Ballett Vlaanderen (du 22 février au 15 mars 2026). VERDI : Nabucco. D. L. de Vicente, E. Vesin, M. Roma, L. Verstaen, V. da Campo… Christiane Jatahy / Gaetano Lo Coco. Crédit photographique (c) Annemie Augustjins







