lundi 26 février 2024

CRITIQUE, opéra, NANCY, Opéra national de Lorraine (du 14 au 18 janvier). M-A. CHARPENTIER : David et Jonathas. J. C. Lanièce, G. Blondeel, P. Nekoranec… Ensemble Correspondance / S. Daucé.

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Victoria Okada
Victoria Okada
Musicologue de formation (Docteure à la Sorbonne), pianiste dans une vie antérieure, Victoria Okada collabore avec différents supports spécialisés dans la musique classique en France et au Japon, et notamment ClassiqueNews. Elle est également une traductrice recherchée (japonais-français / français-japonais) dans le secteur culturel, et en particulier dans les domaines de la musique classique et des beaux-arts.

Après le Théâtre de Caen en novembre dernier, qui a eu la primeur de cette coproduction, l’Opéra National de Lorraine affiche quasi complet pour cet opéra encore méconnu de Marc-Antoine Charpentier. L’excellence de l’équipe musicale et la mise en scène onirique de Jean Bellorini offrent un spectacle hors-pair d’intensité et de beauté.

 

C’est au lycée (alors encore collège) Louis-Le-Grand que Charpentier créa David et Jonathas, avec les pensionnaires de l’établissement, qui contourne ingénieusement l’emprise de Lully sur les scènes lyriques. Cette tragédie biblique d’après l’Ancien Testament comprenait une pièce de théâtre en latin, aujourd’hui perdue, qui alternait avec l’opéra. Dans cet esprit, Wilfried N’Sondé a écrit de nouveaux textes courts, dans une langue de tous les jours mais cependant suffisamment littéraire, dits avec une exquise douceur par la comédienne Hélène Patarot (voix enregistrée, l’altération et la projection électronique de la voix rompant malheureusement l’atmosphère irréelle de l’ensemble) qui incarne à la fois l’aide soignante dans un hôpital où séjourne Saül, et « la Reine des oubliés », symbole de toutes les victimes de la guerre.

 

 

En effet, Saül, roi d’Israël, est un homme vivant de nos jours, obsédé par un passé sanglant, et hospitalisé pour ses hallucinations. Jean-Christophe Lanièce s’empare vocalement, mais aussi dans ses gestes, de ce personnage fascinant avec une charge cauchemardesque, torturé par les souvenirs de son fils David dont la mort qu’il a causée le hante. Son monde réel, celui d’aujourd’hui, se joue dans une chambre d’hôpital aux carrelages froids, dans une cage horizontale, qui remonte et disparaît lorsque son rêve prend le dessus. La scénographe Véronique Chazal situe le rêve sur un plateau nu, fortement penché, comme un symbole de fragilité d’assise d’où l’on peut chuter au moindre faux pas. Les lumières, souvent géométriques, conçues elle aussi par le metteur en scène, sont en belle adéquation avec la disposition d’esprit des personnages, notamment celui du peuple (membres du chœur alignés et immobiles). Ces lumières, dans les brumes ou sous les projecteurs à nu, atténuent ou intensifient le propos, en créant des zones distinctement claires et sombres comme pour illustrer les pensées de chacun. Le seul bémol au milieu de cette beauté est l’absence d’une réelle direction d’acteurs, laissant des scènes entières par trop statiques à notre goût, malgré les costumes de Fanny Brouste ainsi que les masques et les maquillages de Cécile Kretschmar, qui apportent un soin particulièrement détaillé.

Autour de Saül, dont la psychologie en fait le principal protagoniste du drame, le Jonathas de Gwendoline Blondeel sublime l’ensemble grâce à son timbre limpide qui s’élance avec droiture. Émotionnellement bien dosé, son chant bénéficie d’une incroyable assurance. De son côté, Petr Nekoranec campe un David émouvant. Si sa couleur change nettement selon les tessitures, il sait explorer ces changements au profit de l’expression. Sur le plan théâtral, les deux chanteurs montrent merveilleusement la pureté du sentiment d’êtres adolescents. Les traits de caractère des autres personnages sont tout aussi admirablement déployés. Pythonisse s’exprime à travers un spectre vocal infini de Lucile Richardot dont l’apparition est trop éphémère. Joabel autoritaire et fier se trouve dans la voix d’Etienne Bazola, alors qu’Alex Rosen, d’abord hésitant Achis, se montre plus assuré en Ombre de Samuel. L’homogénéité du Chœur Correspondances complète le plaisir de ce beau plateau vocal, en particulier au dernier acte.

L’autre protagoniste de cette production, l’Ensemble Correspondances restitue la partition avec une intensité dramatique exceptionnelle grâce à la direction avisée de son chef Sébastien Daucé. À quatre parties, une rareté parmi les écritures à cinq parties partout en vigueur, l’orchestre bien fourni est déployé sous une variété de couleurs expressives. Dans le Prologue, les bois et les cordes sonnent pleinement pour donner une épaisseur presque glauque, alors qu’à la fin, la grosse caisse ponctue les « Hélas ! » de la mort de Jonathas, marquant une gravité théâtrale à couper le souffle.

 

Prochaines représentations au Théâtre des Champs-Élysées les 18 et 19 mars 2024 – puis au Grand Théâtre de Luxembourg les 26 et 28 avril 2024. Photos (c) Philippe Delval.

 

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CRITIQUE, opéra, NANCY, Opéra national de Lorraine (du 14 au 18 janvier). M-A. CHARPENTIER : David et Jonathas. J. C. Lanièce, G. Blondeel, P. Nekoranec… Ensemble Correspondance / S. Daucé.

 

VIDEO : Jean Bellorini raconte « son » David et Jonathas de Marc-Antoine Charpentier

 

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