lundi 24 juin 2024

CRITIQUE, opéra. MASSY, Opéra, le 11 déc 2022. OFFENBACH : le Voyage dans la lune. Croussaud, Derhet… Dufresne / Fredj

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Saluons l’Opéra de Massy pour le choix de cette production, aussi festive que délurée et réussie : elle est déjà passée par Nice, Paris, Rouen,… avant de tourner en France jusqu’en mars 2023 (Metz, Reims, Avignon). C’est un spectacle total, qui regroupe avec malice et irrévérence de multiples tableaux, de la Terre à la lune ; Offenbach emboîtant le pas à Haydn et son visionnaire « Mundo della luna », surtout préfigurant d’après Jules Vernes, le délire poétique voire onirique de Méliès (1902), démontre une facilité théâtrale ainsi en 1875 (la Gaîté), à l’époque des impressionnistes, du nouvel Opéra Garnier, de la création de Carmen de Bizet…

A travers la diversité des séquences visuelles et dramatiques, le metteur en scène Olivier Fredj s’en donne à cœur joie, tout en dosant dans la sobriété et l’équilibre, le satirique (charge contre le politique au regard du portrait des deux rois potaches : V’lan le terrien / Cosmos le lunaire ; contre les juges ; contre les médecins enfermés pour ne pas diffuser les maladies…), l’effusion tendre et amoureuse (le duo Caprice / Fantasia) ; le comique percutant (l’hôtesse et l’interprète qui deviennent aussi le prince bibi / « Quipasseparla » sans omettre le réalisateur lui-même pilotant tout le spectacle qui est conçu comme un tournage en direct)… En définitive à travers la société lunaire que découvre l’explorateur un brin capricieux hystérique Caprice (fils du roi V’lan), Offenbach et ses 3 librettistes (Albert Vanloo, Eugène Leterrier, Arnold Mortier), très au faîte de l’art lyrique, tissent une parodie mordante de la comédie humaine, celle-ci bien terrienne. Ils épinglent les travers de la société ; une société parfaitement cynique et suffisante (les scientifiques à l’Observatoire) qui avant de connaître l’amour et de croquer la pomme, s’enferme dans un archaïsme choquant qui emprisonne la femme à un statut strictement décoratif…

 

 

Offenbach satirique
épingle la comédie humaine
tout en composant aussi
un opéra féérique et … féministe

 

 

 

En vérité Le Voyage dans la lune est un drame éminemment féministe où Popotte, l’épouse de Cosmos (le roi des Sélénites), se fait l’étendard de la révolution des femmes. L’onirisme s’invite surtout dans une partition menée rondement (nombreux finales dans l’esprit du galop infernal et du pur cancan) dont la fièvre collective, souvent électrique, cède la place à des pages purement suggestives, d’une étonnante tendresse dans lesquelles perce le génie du compositeur. Ce sens des contrastes, cette intelligence du temps dramatique fondent évidemment la séduction d’Offenbach, et l’on comprend qu’à l’époque où n’existait pas encore le cinéma tel que nous le connaissons, ses œuvres visuelles et mélodiques aient été autant appréciées et applaudies.
Même dans une version écourtée, – la pièce originelle dure 4h-, la mise en scène respecte ce mélange des genres ; le rythme comme la séduction des airs solistes, sans omettre le piquant des dialogues et des scènes purement théâtrales font mouche tout du long. Malgré certains chanteurs qui n’articulent pas assez y compris dans les tableaux parlés, le jeu global répond aux attentes, y compris de la part des 7 danseurs qui apportent le bénéfice de la fantaisie chorégraphique comme élément majeur du spectacle (ainsi se déploient pas moins de 3 ballets dont le ballet de l’amour qui se répand, le tableau des flocons de neige… pauses oniriques d’une grande richesse orchestrale).

Dans la fosse, l’énergie au début un peu sèche de la cheffe Chloé Dufresne (qui se partage la baguette la tournée durant avec Pierre Dumoussaud) assure l’entrain nécessaire à cette fantaisie qui se veut féérique ; et en cours de représentation, l’intensité onirique se réalise dans les pages purement orchestrales, écrites comme un éveil encore alangui après une nuit de transe enivrée.

 

Parmi les solistes d’une distribution plutôt cohérente, saluons le jeu tout en finesse et mordant coloratoure de Jeanne Croussaud, Fantasia à la fois tendre et déterminée (son air « Je suis nerveuse / Je me sens furieuse » est pur délice…) ; surtout le tempérament délirant et bien chantant du ténor belge Pierre Derhet, véritable nature théâtrale, qui réussit là un tour de force scénique, affirmant un talent d’acteur et de chanteur… exemplaire dès le début dans le rôle du réalisateur de ce tournage abracadabrantesque, de la cheffe de cabine, de la caissière et déjà cité en prince bibi prêt à acheter les victimes exposées au marché des femmes… L’artiste complet, toujours intelligible, sait réaliser ce délire à la fois poétique et délirant de l’inimitable Offenbach. L’Orchestre de l’Opéra de Massy défend bec et ongles la vitalité souvent insolente et si juste du compositeur, en y soulignant aussi ses ivresses attendries. Ce avec d’autant plus de vérité que le Choeur de l’Opéra-Grand-Avignon se prête au jeu, entre précision, intensité, plaisir scénique. Un régal de 2 heures qui fonce et vrombit comme la fusée puis le volcan de l’action.

 

 

 

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Caprice : Jennifer Michel
Fantasia : Jeanne Crousaud
V’lan : Matthieu Lécroart
Microscope : Raphaël Brémard
Cosmos : Erick Freulon
Cactus Christophe Poncet de Solages
Popotte : Marie Lenormand
Flamma : Ludivine Gombert
Quipasseparla : Pierre Derhet

Danseurs – acrobates : Fanny Rouyé, Aurélie Mignon, Cameron Bida, Pierre Boileau-Sanchez, Davide Bonetti, Julien Desfonds, Édouard Gameiro

Chœur de l’Opéra Grand Avignon
Orchestre de l’Opéra de Massy,
Chloé Dufresne (direction) / Olivier Fredj (mise en scène)

 

 

Pierre Derhet en prince Quipasseparla,
le sauveur de ces dames, au marché aux femmes (DR)

 

 

 

 

 

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Plus d’informations sur le site du Palazzetto Bru Zane
(dates de représentations des reprises en mars 2023 à Metz, Reims, Avignon) :
https://bru-zane.com/fr/evento/le-voyage-dans-la-lune-2022-2023/

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