lundi 26 février 2024

CRITIQUE, opéra. LUXEMBOURG, Grand-Théâtre, le 8 février 2024. GLUCK/BERLIOZ : Orphée et Eurydice. Marie-Claude Chappuis, Mirella Hagen, Julie Gebhart. Aurélien Bory / Vaclav Luks.

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique et à l’opéra - et notamment avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

Après avoir fait le bonheur des spectateurs de l’Opéra-Comique à Paris, de l’Opéra Royal de Wallonie et du Théâtre de Caen, c’est au tour du public du Grand-Théâtre de Luxembourg de goûter aux sortilèges dOrphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck, dans la version que Hector Berlioz remania en 1859 à l’intention des moyens de la célèbre cantatrice Pauline Viardot, mais aussi dans la mirifique production réalisée par le chorégraphe/plasticien toulousain Aurélien Bory. 

 

 

Dans sa mise en scène, Aurélien Bory s’efforce d’obtenir des mouvements serrés et une présentation sans émotion du drame. Il laisse toute la place à la musique pour transmettre au public ses nombreuses valeurs émotionnelles. Bory montre également l’action scénique au travers d’un énorme miroir accroché en diagonale au-dessus de la scène. L’image d’ouverture est immédiatement frappante : Eurydice s’allonge sur un grand tissu noir qui l’entoure comme un linceul. Autour d’elle, les bergers et les nymphes se rassemblent dans leurs lamentations… Dans de multiples tableaux, des danseurs sont ainsi à l’origine du contenu émotionnel des scènes, comme dans la scène de fureur, à l’arrivée d’Orphée aux enfers, où une breakdance collective et démoniaque a lieu au sein d’un cercle où se retrouve Orphée. Avec l’aide de danseurs qui mettent en mouvement un énorme cerceau, la montée de l’Amour vers les cintres prend le caractère d’un miracle surnaturel. A l’instar du célèbre tableau de Camille Corot qui représente Orphée tenant par la main Eurydice loin devant elle sans la regarder, et en s’éloignant du royaume des ombres, les chanteurs prennent ici la même pose stylisée, tandis qu’ils chantent à la fois leur amour et leur méfiance dans des volutes de plus en plus passionnées. Deux danseurs enroulent à ce moment-là un long tissu noir autour des deux, représentant l’inévitabilité du destin. Et Eurydice meurt une seconde fois en étant absorbée par cette toile (réplique de l’image d’ouverture) et se voit emportée par les fantômes du monde souterrain, laissant Orphée, seul et éploré, derrière elle… tandis que les spectateurs ont de leur côté la gorge étreinte !

La distribution réunie à Luxembourg par Tom Leicke-Burns sert le(s) compositeur(s) avec grandeur. Dans la version Berlioz, l’orchestre est élevé au rang de protagoniste aux interventions musclées, et le chef tchèque Vaclav Luks, à la tête son formidable ensemble Collegium 1704, ne laisse passer aucune occasion de rendre aux instruments le rôle prépondérant qui leur est réservé. C’est ainsi qu’il empoigne la partition avec une énergie qui frise parfois la hargne, comme peut le faire un Marc Minkowski quand il dirige l’œuvre, et les instrumentistes de la phalange tchèque le suivent (malgré quelques approximations en tout début de représentation) avec enthousiasme. De son côté, le Chœur Collegium 1704 travaillent la couleur et l’expressivité, retrouvant ainsi l’esprit de l’original. 

Et c’est un Orphée de rêve qu’incarne la mezzo suisse Marie-Claude Chappuis, qui porte le travesti avec une vérité troublante, sachant accorder sa démarche virile aux accents véhéments de son chant. Avec une voix qui n’a rien perdu de sa beauté ni de sa souplesse, on continue d’admirer la franchise de son émission autant que ses inflexions pathétiques tant dans sa supplication aux portes des Enfers que dans sa célèbre plainte « J’ai perdu mon Eurydice ». De son côté, la jeune et talentueuse soprano allemande Mirella Hagen soulève également l’enthousiasme en Eurydice, en jouant parfaitement – avec son timbre délicieusement fruité – la transparence, l’irréalité, et la fragilité d’un personnage qui n’est en définitive qu’une ombre en sursis jusqu’à l’extrême fin de l’œuvre. Enfin, l’Amour de la soprano belge Julie Gebhart, lumineux, léger et gracieux n’a plus qu’à esquisser quelques pas de danse pour que le sceau des Dieux et du destin marquent le récit.

Nous sommes sortis de la salle les yeux plein d’étoiles (ce qui est suffisamment rare pour être souligné ici) !

 

_____________________________________________________

 

CRITIQUE, opéra. LUXEMBOURG, Grand-Théâtre, le 8 février 2024. GLUCK/BERLIOZ : Orphée et Eurydice. Marie-Claude Chappuis, Mirella Hagen, Julie Gebhart. Aurélien Bory / Vaclav Luks.

 

VIDEO : Teaser de « Orphée et Eurydice » selon Aurélien Bory

 

- Sponsorisé -
- Sponsorisé -
Derniers articles

CRITIQUE CD événement. Variations & Bergamasques : Debussy, Fauré, Chausson. Christine Fonlupt, piano (1 cd Passavant music)

On est immédiatement séduit par l’originalité et la grande cohérence du programme ici défendu (et conçu) par la pianiste...
- Espace publicitaire -spot_img

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img