dimanche 3 mars 2024

CRITIQUE, festival (2). NANTES, la Folle Journée, Cité des congrès (du 1er au 4 février 2024). Bleue Quintet, Arielle Beck, Jodyline Gallavardin, Adam Laloum, Les Itinérantes…

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Victoria Okada
Victoria Okada
Musicologue de formation (Docteure à la Sorbonne), pianiste dans une vie antérieure, Victoria Okada collabore avec différents supports spécialisés dans la musique classique en France et au Japon, et notamment ClassiqueNews. Elle est également une traductrice recherchée (japonais-français / français-japonais) dans le secteur culturel, et en particulier dans les domaines de la musique classique et des beaux-arts.

Pour ce deuxième compte rendu de l’événement nantais (notre premier à lire ici), nous nous penchons sur deux groupes originaux : le quintette de violoncelle acoustique-électronique Bleue Quintet et l’ensemble vocal Les Itinérantes, ainsi que sur trois pianistes aux personnalités fort différentes : Arielle Beck, Jodyline Gallavardin et Adam Laloum.

 

 

La spécificité de la Folle Journée est la grande variété de genre et de style. Outre l’immense succès du groupe de taikos (tambours) japonais Eitetsu Fu-un no kai (du 1er au 3 février), dont les interprètes sont aussi d’impressionnants athlètes, le quintette de violoncelles Bleue Quintet (du 2 au 4 février) nous a emmenés dans un univers unique. Le chef du groupe Paul Colomb crée les sons électroniques à partir du violoncelle acoustique et les combine et mixe pour les fusionner avec une interprétation en direct. Ses complices, Michèle Pierre – avec qui il forme le Duo Brady -, et Frédéric Deville, Justine Metral et Louis Rodde sont tous issus du monde de la musique classique (ils mènent d’ailleurs tous une grande carrière de musicien classique), et se prêtent pleinement au jeu ; certaines pièces font valoir de belles chorégraphies de coups d’archet, d’autres les incitent à marquer les temps et les mesures par des coups de tête et de pieds… Les voilà à 100 % embarqués dans cette musique à la fois mystérieuse et revigorante, conviant la salle comble à une sorte de transe. À la fin, des « bravos », des sifflements et des cris de joie fusent de partout, le public rappelle les musiciens à maintes et maintes reprises. Ils ont incontestablement remporté l’un des plus grands succès de cette édition.

Parmi les très nombreux pianistes présents au festival, citons-en trois. D’abord la benjamine de cette édition, Arielle Beck, née en 2009. Elle vient juste d’intégrer le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, mais son nom n’est pas inconnu des mélomanes avertis. Déjà active sur la scène internationale, la jeune pianiste est également compositrice et maîtrise parfaitement différents styles. Son récital à Nantes se répartit entre les Humoresques de Schumann et des extraits des Klavierstücke op. 76 de Brahms. La caractérisation des pièces de Schumann est admirable, alors que dans Brahms, si sa compréhension de la partition est ahurissante de justesse, il lui faudra encore un peu de temps pour ce qui est de la profondeur – qu’elle exprimera parfaitement dans quelques années et surprendra plus d’un mélomane confirmé, nous en sommes sûrs…

Le 2 février, la personnalité musicale de la discrète mais accomplie pianiste Jodyline Gallavardin se transmet dans son programme original : Three Irish Legends de Henry Cowell (1897-1965) et The Trees op. 75 de Jean Sibelius. Bien avant Tristan Murail et Gérard Grisey, Henry Cowell fut le premier à utiliser les sons qui ne s’appelaient pas encore « spectraux », en proposant de jouer en même temps plusieurs notes du clavier avec le coude ou l’avant-bras en entier. Three Irish Legends intègrent cette idée et cette technique, que notre pianiste réalise avec une formidable concentration. Ensuite, sa délicatesse pittoresque (dans le sens premier du mot) dépeint les paysages nordiques imaginés par Sibelius. Les scintillements et les bruissements des feuilles, la majesté et la droiture du tronc et autres aspects de la nature exprimés dans ces cinq pièces (« Quand le sorbier fleurit », « Le pin solitaire », « le frêne », « Le bouleau » et « Le sapin ») semblent parfaitement en adéquation avec la recherche pianistique de l’interprète qui exprime en filigrane l’ombre et la lumière aperçues à travers ces arbres. Le titre du récital, « paradis perdus » au pluriel, en dit long sur sa sensibilité, fine et subtile, de cette artiste rare.

On ne présente plus Adam Laloum, grand poète du clavier qui se distingue particulièrement dans le répertoire germanique : Brahms, Schumann, Schubert… C’est dans la Sonate en si bémol majeur D. 960 de ce dernier, le 4 février, mais aussi en duo avec la violoniste Liya Petrova, le 3 février, qu’il a conquis le public nantais. Prenez une section de la partition, n’importe laquelle, et vous verrez qu’il y a toujours quelque chose d’aérien chez lui : la sonorité cristalline comme pour percer l’air, le triple piano comme pour pénétrer dans le silence, les accords jamais massifs ni lourds, ou encore les notes rapides subtilement perlées et ciselées… Une infinie affection tend la main secourable aux pages les plus dramatiques, et quand il s’agit de moments tendres, une impression de plume sans apesanteur se dégage de la musique, comme s’il traduisait en musique cette plume qui flottait dans l’air. C’est ainsi que, sans rien bousculer, il invite les auditeurs à entrer dans son univers. Dans les Sonates pour violon et piano de Respighi et de Debussy, il est en parfaite phase avec la virtuosité – et surtout avec le dynamisme – de Liya Petrova. Pour autant, il couvre de voile ou d’ombre quelques passages quand c’est nécessaire, créant un éventail de nuances extrêmement large. Avec son « accompagnement » idéal, le violon s’épanouit pleinement et élargit sa dimension à mesure que le concert avance.

 

 

L’ensemble vocal Les Itinérantes (Manon Cousin, Pauline Langlois de Swarte et Élodie Pont) est un groupe clé de cette édition. Trois voix, qui viennent d’horizons très différents, opèrent, une fois réunies, une véritable magie. Le programme « Origines » – leur CD (Mirare, 2024) est le disque officiel de la Folle Journée de cette année – aborde des chants de différentes cultures du monde et de différentes périodes de l’Histoire. Ces musiques sont interprétées dans des arrangements qui confèrent une petite touche française, origine commune à ces trois femmes. En compagnie du percussionniste Thierry Gomar, elles déambulent dans la salle, des lanternes à la main, chantent séparément ou réunies selon les pièces ayant toutes trait à la nature et aux quatre éléments. Les jeux de lumière prennent une part importante dans leurs concerts-spectacles qui revêtent un aspect de rituel initiatique. Même si on ne comprend pas la langue de chaque chanson, leur interprétation suggère une image, une sensation et des idées que chaque auditeur et auditrice développe en son for intérieur pour continuer son propre voyage.

Cette année encore, la Folle Journée a confirmé sa place d’initiatrice pour les publics non habituels de la musique classique, et pour la formation du public du futur. Ainsi, les concerts pour les bébés avec Pascal Amoyel et Emmanuelle Bertrand ont été des moments privilégiés pour le plus jeune public, alors que les 10 000 scolaires et 6 000 tarifs « tribus » (moitié prix pour les familles), et autres dispositifs tarifaires, ont facilité considérablement l’accès au Festival. Un espace famille mis en place cette année, avec des coussins, des jouets et des jeux à la disposition de tous, offrait également un moment de détente aux petits et aux grands festivaliers.

La 31ème édition, qui aura lieu du 29 janvier au 2 février 2025, n’a pas encore de thème général mais se portera sur l’idée des villes-capitales de la musique !

 

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CRITIQUE, festival. NANTES, la Folle Journée, Cité des congrès de Nantes (du 1er au 4 février 2024). Bleue Quintet, Arielle Beck, Jodyline Gallavardin, Adam Laloum, Les Itinérantes… Photos (c) David Gallard & Romain Charrier.

 

VIDEO : Jodylline Gallavardin interprète « La Valse » de Ravel

 

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