CRITIQUE, opéra. DIJON, le 18 mai 2024. PUCCINI : Tosca. Monica Zanettin, Jean-François Borras, Dario Solari… Orchestre Dijon Bourgogne, Chœur de l’Opéra de Dijon, Maîtrise de Dijon. Debora Waldman / Dominique Pitoiset

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ESSAI DE THÉRAPIE POUR LA DIVA …. Avant que l’orchestre ne réalise le premier accord musical, la voix du metteur en scène expose préalablement à l’action, le contexte de la représentation : les hommes qui se retrouvent sur scène, et qui vont chanter et incarnent tous les personnages à venir, ont été réunis en tant qu’anciens partenaires de  » la diva « .

Celle-ci proie d’une schizophrénie incontrôlable, capable de délires soudains, comme d’hallucinations subites, est « LA PATIENTE » ; l’opéra à venir au cours de ses diverses scènes, devrait produire autant de stimuli pour libérer la source de ses traumas, … la réparer en quelque sorte, dans une performance cathartique plus globale.
La vision est d’autant plus pertinente quand on sait qu’au cours d’une carrière une seul chanteuse peut incarner une centaine de personnages différents, parmi les plus intenses et les plus tragiques. Comment dès lors ne pas succomber au déséquilibre psychique ? CALLAS en est un exemple devenu mythique, mélangeant vie réelle et vie artistique avec les vertiges dommageables que l’on sait.

 

L’Opéra de Dijon
affiche une nouvelle Tosca 100% maison

Séance thérapeutique réussie
pour Floria

 

Monica Zanettin (Tosca assise sur le canapé), en patiente exposée, au cœur d’un essai thérapeutique collectif

 

La mise en scène cible au plus proche ce dérèglement de la psyché, cette fragilité émotionnelle qui est au centre du chant lyrique et qui nourrissant la confusion entre réel et fiction, pose la chanteuse [et spécifiquement la chanteuse, plutôt que le chanteur] comme un sujet d’examen particulièrement passionnant ; le metteur en scène conclut sa courte allocution enregistrée : il met en garde les interprètes requis pour l’expérience : « N’oubliez pas que pour la patiente ce que vous chantez sur la scène, est réel pour elle »… voilà qui est dit.  Ce qui va se jouer ce soir, n’est donc en rien anodin.

Au spectateur de faire la part des choses mais surtout de savourer ce qui lui est présenter désormais : une collection des séquences lyriques dont l’absolu dramatique et la profondeur psychologique, captivent de bout en bout. Ce qui composait la partie de Tosca pendant l’opéra de Puccini comme une succession de sentiments exacerbés voire sur proportionnés, retrouve ainsi une cohérence qui renforce l’identité passionnelle et tragique de Floria Tosca comme individu pensant, agissant, souffrant. Plus que des airs en situation, il s’agit bien d’une série hautement théâtrale qui manifeste avec éloquence, la pathologie exemplaire de la Diva.

Comme le médecin émettant un premier diagnostic ou fixant les premiers éléments d’une explication, Dominique Pitoiset jalonne l’action de scènes primitives, qui seraient comme à la source de la personnalité de la Diva : semant en particulier quelques indices dans les rapport de Floria petite fille et le clergé : évêque cacochyme qu’elle soumet sans égard à la fin du I ; cardinal écoutant le chant du jeune pâtre au début du III, ici représenté comme une « audition » avec piano et réalisé par la même jeune fille (et Tosca adulte à ses côtés pour le dernier paragraphe)…

 

Jean-François Borras (Mario le peintre) & Monica Zanettin (Tosca la cantatrice) – Tosca par Dominique Pitoiset (© Mirco Magliocca – Opéra de Dijon)

 

L’approche propose donc une manière de portrait clinique de la chanteuse, exposée tout du long comme une patiente déconstruite qui cependant au moment où elle « réagit » et semble rebranchée, chante comme si sa vie en dépendait : chaque air, chaque scène qui lui revient, chaque longue tirade prend un relief saisissant qui restitue la complexité agissante du rôle-titre.
Tous ses airs, en particulier au I [quand elle sur-réagit à la manipulation de Scarpia qui excite chez elle, la morsure de la jalousie et du soupçon…], au II -confrontée au mal absolu du Baron concupiscent, dans son bureau farnésien-, éblouissent littéralement par leur justesse, leur vertige, leur vérité.
Saluons Dominique Pitoiset de souligner avec une grande finesse ce qui fait l’essence même de l’opéra de Puccini, sa théâtralité sidérante où puise la richesse d’un personnage qui à l’égal de Carmen, Violetta, Mini, Turandot… éclaire l’insondable psyché humaine. On rend grâce au metteur en scène de surcroît de savoir mesurer son propos, et scéniquement et visuellement, en ne tombant jamais dans le vulgaire ni la surenchère confuse voire la réécriture irrespectueuse, comme souvent ailleurs et partout au prétexte du principe de « relecture nécessaire ».

 

Monica Zanettin et Dario Solari / la confrontation Tosca et Scarpia au II

 

 

MONICA ZANETTIN, TOSCA somptueuse, fragile, éruptive…
En MONICA ZANETTIN, le metteur en scène et directeur de l’Opéra de Dijon a déniché la perle rare : joyau dramatique exceptionnellement raffiné et stylé qui exprime chez la patiente cantatrice toutes les inflexions émotionnelles ainsi manifestées et observées. Monica Zanettin, projection intense et naturelle, somptueux timbre cuivré, offre en miroir le portrait idéal de Floria, un être où brûlent et s’exacerbent les contraires : croyante pieuse et amoureuse passionnelle, contemplative et jalouse, tendre et fougueuse, surtout fervente et libertaire, donc artiste dans l’âme [comme elle le confesse confrontée au démon Scarpia au II] ; résistante jusqu’à devenir … criminelle.
L’intensité du personnage, ce volcan sous la prière [« Vissi d’arte, Vissi d’amore« ] agissent remarquablement sur la scène dijonaise tant la cantatrice affirme et nourrit ce tempérament à la fois animal et voluptueux, surtout cette classe et un style… callassiens. Jusqu’à sa silhouette et sa coiffure qui rappellent la divine Maria, elle-même Tosca d’anthologie. On l’a vu encore lors du centenaire Callas l’an dernier avec la projection en salle de cette Tosca parisienne de 1958, remastérisee et restaurée…
https://www.classiquenews.com/critique-opera-paris-opera-garnier-le-19-dec-1958-recital-maria-callas-norma-leonora-tosca-version-restauree-au-cinema-les-2-et-3-dec-2023/

Dominique Pitoiset joue avec cette référence qui nourrit encore la sincérité de la chanteuse à Dijon. De fait la prière « Vissi d’amore » au II, cime ultime dans le relevé sismographique des émotions, est un moment inoubliable qui stigmatise les différents degrés qui fusionnent : patiente dans sa vérité souffrante, diva sur la scène, personnage lyrique qui se dévoile soudain et submerge littéralement les spectateurs… Le trouble que produit ces indentités empilées, fait la magie du spectacle opératique : merci au metteur en scène de nous rendre perceptible, chaque facette de la performance.

 

FOSSE ARDENTE, OXYGÉNÉE, DÉTAILLÉE…
Second miracle de la soirée, l’Orchestre en fosse (Orchestre Dijon Bourgogne) sous la direction elle aussi racée et stylée, à la fois détaillée et somptueuse, de la maestra associée à l’Opéra de Dijon, Debora Waldman… La cheffe déploie en précision et autorité [sa gestuelle indicative, d’une souplesse exemplaire] une étoffe instrumentale superbement dramatique, enveloppant le très large plateau de l’Opéra de Dijon et tout l’espace de l’immense salle.
On aura comme rarement écouté avec autant de suave intensité, les vibrations symphoniques de Puccini, leurs soubresauts et déflagrations psychiques souterraines, en corrélation parfaite et intime avec ce qui se passe sur scène. À la subtilité des sentiments exprimés par la cantatrice répond un orchestre au fini mozartien, à l’activité straussienne, dont le chant exprime lui aussi l’activité de la psyché et les enjeux de chaque situation.
La baguette ralentit, creuse, élargit encore l’éloquence de phrasés ciselés, suggérant leur profondeur sans jamais sacrifier le souffle ni la puissance des groupes instrumentaux. Debora Waldman cultive une étonnante capacité à bâtir d’immenses arches symphoniques tout en polissant la nuance de chaque timbre voulu par Puccini. Un travail de peintresse inouï … comme ce que réalise Mario le peintre sur scène…
Aux côtés de la diva, aucun soliste ne démérite ; chacun accrédite davantage la cohésion du spectacle. Le timbre tendre et clair du ténor Jean-François Borras, fait un Mario très crédible ; la noirceur du Scarpia de Dario Solari ne manque ni de cynisme ni d’inhumaine barbarie, faisant une cible désignée du mouvement #metoo ; on aurait souhaité cependant plus de nuances dramatiques plutôt que ce jeu un rien trop monolithique. Il est vrai que face à lui, la Tosca de Monica Zanetti foudroie par la justesse de ses nuances vocales,  autant comme actrice que comme chanteuse. Saluons également l’autorité du Chœur de l’Opéra de Dijon complété par la Maîtrise de Dijon dont l’association fait merveille dans le fameux tableaux collectif du Te Deum à la fin du I.
Spectacle mémorable et superbe lecture qui restera emblématique du travail de Dominique Pitoiset à Dijon.

 

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CRITIQUE, opéra. DIJON, le 18 mai 2024. PUCCINI : Tosca. Monica Zanettin, Jean-François Borras, Dario Solari… Orchestre Dijon Bourgogne, Chœur de l’Opéra de Dijon, Maîtrise de Dijon, Debora Waldman / Dominique Pitoiset.
Photos : TOSCA de Puccini / Dominique Pitoiset, mise en scène / Monica Zanetti © Mirco Magliocca

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