CRITIQUE, opéra. AVIGNON, opéra Grand Avignon, les 17 & 19 mai 2024. VERDI : Luisa Miller. A. Fanyo, G. Kim, S. Moon… Frédéric Roels / Franck Chastrusse Colombier.

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

 

Luisa Miller est l’un des opéras les plus étranges de Giuseppe Verdi. Reniant les thèses du Risorgimento qui lui avaient pourtant valu une immense renommée, le compositeur se tourne vers le Bellini de La Sonnambula et le Donizetti de Linda di Chamounix. Le drame bourgeois de Schiller “Kabale und Liebe” se transforme ici en une touchante histoire d’amour et de mort aux tonalités champêtres. Luisa, à son entrée en scène, s’exprime avec les accents d’Amina, et ses duos avec Rodolfo appartiennent au pathétisme larmoyant de Lucia di Lammermoor. L’interprète du rôle-titre doit savoir traduire la double composante de celui-ci, fait d’abandons élégiaques à la Donizetti, de pichiettati à la Bellini, mais aussi de cabalettes autoritaires et fières, farouches et engagées. 

 

 

Nous retrouvons avec plaisir l’intelligente production qu’avait signée Frédéric Roels – le directeur de l’Opéra Grand Avignon, maison coproductrice du spectacle – pour l’Opéra de Tours en mars dernier. Avec une belle économie de moyens, l’action se déroule sur un plateau vide où seuls de grands blocs de décors amovibles, clôturant l’espace et crayonnés au fusain, évoquant une architecture gothique, surmontée d’un omniprésent et immense écran d’horloge délabré – dont les deux flèches serviront d’arme lors du duel entre Rodolfo et Wurm ! Cette horloge est le symbole du « malentendu temporel » qui, pour Frédéric Roels, serait au cœur du drame. Suivant la même logique, les costumes variés et souvent très réussis, s’inspirent de périodes diverses, du Moyen-Âge jusqu’au XXème siècle. Le résultat final est esthétiquement séduisant, d’autant qu’il est servi par une direction d’acteur très fouillée, comme c’est l‘habitude de l’homme de théâtre belge. 

Et c’est par ailleurs une superlative équipe de chanteurs-comédiens (à un bémol près) qu’a su réunir Frédéric Roels, à commencer par le rôle-titre, la magnifique soprano afro-française Axelle Fanyo, déjà plébiscitée dans ces colonnes pour son intense incarnation de Tosca au Théâtre Impérial de Compiègne en début de saison. Elle incarne, malgré sa voix corsée, la plus fragile, la plus humaine et la plus poignante des Luisa Miller. Au dernier acte, elle ferait même pleurer les pierres, en trouvant des phrasés, des nuances et des demi-teintes d’une rare éloquence. Au-delà de la cantatrice, c’est une véritable artiste (et un fort tempérament de femme !) qui s’exprime, allant droit au cœur de son personnage. Son Rodolfo est le ténor coréen Sehoon Moon se hisse à son niveau, et la chaleur de son timbre fait florès dans son grand air « Quando le sere al placido », qu’il délivre piano, pour plus d’émotion encore. Mais il n’est pas en reste non plus quant à l’intensité dramatique, la puissance des aigus ou encore l’élégance de la ligne.

Son compatriote Gangsoon Kim – qui interprète Miller, le père de Luisa – possède ces qualités de baryton Verdi que sont la chaleur du timbre, la beauté du phrasé et l’ampleur d’émission. Voix puissante aussi, moins convaincante cependant quant à la ligne de chant, souvent heurtée, le polonais Wojtek Smilek campe un Comte Walter hautain et dédaigneux, habillé tout en rouge, vraie incarnation méphistophélique, juqu’à sa chevelure teinte en roux ! La basse russe Mischa Scheliomanski – déjà présent à Tours – renouvelle avec bonheur son Wurm incisif, auquel il prête un sens dramatique imparable. Leur association présente l’une des paires les plus noires de l’histoire de l’opéra : ils font réellement frémir ! Impressionnante, elle aussi, la perfide Federica de la superbe contralto française Sarah Laulan, qui complète avec venin ce trio d’âmes damnées. Parfaitement préparé par Alan Woodbridge, le choeur maison offre une superbe prestation dans une partition qui le sollicite par ailleurs souvent. 

En fosse, enfin, le jeune chef français Franck Chastrusse Colombier accomplit des prodiges pour mettre en valeur l’art de l’instrumentation de Verdi. Dès l’Ouverture, aux dessins mélodiques délicatement ciselés par un Orchestre national Avignon-Provence des grands soirs, il imprime à la représentation un rythme de plus en plus haletant jusqu’au trio final, exécuté avec un imparable sens du coloris orchestral. Un chef à suivre assurément ! 

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CRITIQUE, opéra. Avignon, opéra Grand Avignon, les 17 & 19 mai 2024. VERDI : Luisa Miller. A. Fanyo, G. Kim, S. Moon… Frédéric Roels / Franck Chastrusse Colombier. Photos (c) Cédric Delestrade.

 

VIDEO : Axelle Fanyo interprète l’air « Je dis que rien ne m’épouvante » extrait de Carmen de Bizet

 

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