mercredi 21 octobre 2026

CRITIQUE, festival. ST REMY DE PROVENCE, 11ème Festival de Glanum (Site Archélologique), le 17 juillet 2026. « Les Grands Airs de la Nuit » avec Romain Leleu (et son sextet), Marina Viotti, Gabriel Bianco et Leonard Disselhorst

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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La deuxième soirée du Festival de Glanum, placée sous le signe du clair-obscur et de l’imaginaire, avait comme titre « Les Grands Airs de la Nuit« , et a également tenu toutes ses promesses. Le mirifique Site Antique de Glanum s’est fait l’écrin d’un double programme conçu comme un véritable voyage au cœur de la nuit, d’abord avec le Romain Leleu Sextet, puis grâce à l’incandescente Marina Viotti – venue avec ses deux acolytes Gabriel Bianco (à la guitare) et Léonard Disselhorst (au violoncelle).

 

Première partie : l’éclat virtuose du Romain Leleu Sextet

Avec le fameux morceau Nacht und Träume de Schubert, la trompette de Romain Leleu s’est imposée comme une véritable voix, claire et suave, capable de saisir toute l’intériorité du lied. Le timbre, loin d’être uniforme, a déployé une palette de nuances infinies, dans un dialogue d’une parfaite alchimie avec le quintette à cordes. Les arrangements, signés Manuel Doutrelant, ont magnifié ce répertoire en lui insufflant une vie nouvelle, respectant toujours le caractère intime des pièces originales.

Le public provençal, captivé, a ensuite été transporté par l’incroyable palette expressive du sextet. Le Roi des Aulnes de Schubert a révélé un sommet dramatique, où la trompette, tour à tour lancinante et impérieuse, a parfaitement incarné la chevauchée fantastique. Puis, avec le Bœuf sur le Toit de Milhaud, la soirée a basculé dans une pétillante ivresse, évoquant l’esprit des années folles et des cabarets parisiens. La transition était fluide, comme une invitation à un rêve éveillé.

La maîtrise technique de Romain Leleu, qui a valu à cet artiste d’être salué comme le « Paganini de la trompette », s’est exprimée avec une évidence confondante, notamment dans la Fantaisie sur Norma d’Arban, où la virtuosité la plus éclatante s’est muée en pur chant. Les échanges avec les cordes, tout en équilibre, ont donné naissance à une musique tantôt incisive, tantôt d’une douceur envoûtante.

Les extraits de Psycho de Bernard Herrmann ont plongé l’auditoire dans une atmosphère troublante, tandis que les mélodies de Nino Rota évoquaient avec nostalgie l’univers onirique de Fellini. Enfin, la seconde partie de ce premier volet s’est achevée dans une fièvre joyeuse, avec les standards de jazz Round Midnight de Thelonious Monk et Night in Tunisia de Dizzy Gillespie. La trompette, libre et incandescente, a dansé avec les cordes, célébrant la nuit dans sa dimension la plus festive et sensuelle.

 

Deuxième partie : l’intimité lumineuse de Marina Viotti, Gabriel Bianco et Léonard Disselhorst

Sans entracte, mais dans une continuité parfaite, la soirée a pris un tour plus intimiste, tout en gardant une intensité dramatique saisissante. La magnifique mezzo-soprano Marina Viotti – accompagnée à la guitare par le virtuose Gabriel Bianco et au violoncelle par le bondissant Léonard Disselhorst – a offert un moment de grâce pure.

Dès les premières mélodies de Tchaïkovski (« Nje ver, moj drug« ) et de Pauline Viardot (« Die Sterne« ), la voix de Marina Viotti s’est imposée comme un instrument d’une richesse inouïe, chaleureuse et cuivrée, capable de la plus grande délicatesse  Sa diction, d’une clarté parfaite, donnait à chaque mot sa juste profondeur, dans un naturel désarmant. L’accompagnement de Gabriel Bianco, à la technique redoutable et à la sensibilité à fleur de peau, a tissé un écrin sonore d’une finesse exceptionnelle, faisant de ce duo un dialogue amoureux où chaque silence était une émotion, tandis que le violoncelle de Léonard Disselhorst ajoutait une couleur supplémentaire à ce tableau, renforçant la profondeur et la dimension chambriste de l’ensemble. Deux mélodies françaises ont suivi, installant un climat d’une intimité rare. La Nuit d’Espagne de Jules Massenet, avec ses couleurs ibériques et sa sensualité envoûtante, a vu la voix de Marina Viotti se faire tour à tour chaude et mystérieuse, comme une promesse murmurée sous les étoiles. Les Cygnes de Reynaldo Hahn, d’une délicatesse infinie, avaient déployé toute la poésie de ce compositeur de l’ombre, avec des inflexions d’une douceur presque fragile, portées par les accords lumineux de Gabriel Bianco. L’auditoire retenait son souffle.

Puis vint Nantes de Barbara. Là, tout bascula. La célèbre chanson se fit confidence à ciel ouvert, telle une prière laïque murmurée plutôt que chantée. La voix de Marina Viotti, dépouillée de tout artifice, semblait à peine exister, tant elle était retenue, intérieure, presque brisée. Les mots de la chanson, ce récit d’amour perdu et de retour impossible, résonnaient dans l’air encore brûlant de Glanum avec une force insensée. On entendait à peine le bruissement des cordes de la guitare, tant le silence qui les entourait était précieux. Les larmes montaient aux yeux, les gorges se serraient. Ce n’était pas un simple hommage à la grande dame de la chanson française, mais une résurrection, une incarnation, comme si Barbara elle-même avait prêté sa voix à cette mezzo-soprano venue d’ailleurs. Le public n’osait plus respirer, de peur de briser ce sortilège, et nous en avons encore la gorge serrée, rien qu’en repensant à ce petit moment d’éternité offert par Marina Viotti au public !

Ce sont ensuite deux chants traditionnels, du Maroc (« Li Ayyi Sabbab« ) et de Palestine (« Ya Taleen« ), qui ont donné de nouveau le frisson et fait battre les coeurs, interprétés avec une émotion contenue, et témoignant de la capacité de l’Artiste à s’approprier les répertoires les plus divers avec une sincérité bouleversante. Le programme, parsemé également de pièces instrumentales – comme la célèbre Bachianas Brasileiras n°5 de Heitor Villa-Lobos, par la guitare et sous les doigts magiques de Gabriel Bianco, ou encore Black Run de Svante Henryson pour violoncelle solo par le virtuose Léonard Disselhorst – a démontré une audace et une cohérence remarquables, où les frontières entre classique, populaire et tradition s’effacent pour ne laisser place qu’à la beauté pure.

Et le voyage s’est clôturé par les Cinco canciones negras de Xavier Montsalvatge, où la voix a puisé dans des couleurs plus âpres et telluriques, exprimant avec une verve dramatique intense toute la passion et la douleur des chants populaires. Le timbre de la mezzo-soprano s’est alors fait plus puissant, plus charnel, pour incarner la Cuba profonde et son héritage espagnol. Le public a été conquis par cette hispanité plus vraie que nature. Et c’est avec un bis extrait de Buena Vista Social Club, la déchirant « Dos Gardenias« , que les trois artistes ont pris congé d’un public chauffé à blanc par cet électrisante soirée.

Ce second volet du festival, voulu comme une « Ôde à la Nuit » a été une célébration de l’émotion à l’état brut, une exploration sensible des multiples facettes de la nuit, de l’introspection à la fête, de la mélancolie à l’espérance. La complicité entre les différents musiciens des deux formations, réunies ce soir sous le ciel étoilé de Provence, leur évidente joie de jouer ensemble, a irradié le public, créant une communion rare. Une fois de plus, la magie du lieu et le talent exceptionnel des interprètes se sont rejoints pour offrir un moment de musique inoubliable !

 

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CRITIQUE, festival. ST REMY DE PROVENCE, 11ème Festival de Glanum (Site Archélologique), le 17 juillet 2026. « Les Grands Airs de la Nuit » avec Romain Leleu (et son sextet), Marina Viotti, Gabriel Bianco et Leonard Disselhorst. Crédit photographique (c) David Richalet

 

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