lundi 21 septembre 2026

CRITIQUE, festival. PERALADA, 39e Festival Castell de Peralada (Iglesia del Carmen), le 13 juillet 2025. Récital lyrique de Angel BLUE (accompagnée au piano par Bryan Wagorn)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Le 12 juillet 2025, une tempête inattendue s’abat sur l’Alt Empordà, contraignant le Festival Castell de Peralada à annuler l‘oratorio « Il Trionfo del tempo e del disinganno » de Haendel par William Christie et ses Arts Florissants. Dans le petite église romane del Carmen, vidée de son public, l’angoisse des organisateurs côtoie le souvenir récent d’une autre catastrophe : les inondations meurtrières de Valence en octobre 2024, où 232 personnes avaient péri sous des pluies torrentielles. C’est dans ce contexte tendu qu’Angel Blue, la superbe soprano afro-américaine auréolée de ses triomphes au Met de New-York et de La Scala de Milan, monte sur scène le lendemain 13 juillet. Dès son entrée, elle dédie le concert – dans un discours entrecoupé de nombreux sanglots –  aux disparus de Valence, ville de ses débuts espagnols : « Ce soir, je chante pour les âmes et les familles brisées ». D’une voix tremblante, elle modifie ainsi son programme en l’ouvrant par l’Ave Maria de Franz Schubert, un choix impromptu qui électrise l’atmosphère.

 

Accompagnée par le pianiste Bryan Wagorn, Angel Blue transforme l’hymne de Schubert en un monument de deuil. Les premières notes, délivrées pianissimi, jaillissent dans un silence sacré. Sa voix, tel un filament de soie, tisse les phrases « Jungfrau mild » (Vierge douce) avec une vulnérabilité déchirante, évoquant les « eaux violentes » qui submergèrent les faubourgs de Valence, où l’urbanisation anarchique avait exacerbé la catastrophe, tandis que Wagorn sculpte l’accompagnement en arpèges liquides. Dans la dernière strophe (« Der Erde und der Luft Dämonen »), sa voix s’élève en un cri étouffé, symbole des démons climatiques qui firent de la Méditerranée surchauffée (près de 30 degrés) un moteur de pluies diluviennes. L’audience retient son souffle : cet Ave Maria, composé pour une héroïne de Walter Scott fuyant la violence, devient un mémorial pour les victimes de la Rambla del Poyo !

Après ce prélude funèbre, Angel Blue enchaîne avec un triptyque italien d’une intensité dramatique foudroyante, avec d’abord la fameuse aria « Ritorna vincitor! » (Aïda de Verdi). Ici, la soprano fusionne la fureur d’Amneris et le désespoir d’Aïda. Les vocalises orageuses (« Tremi! ») évoquent les « crues éclair chargées de boue » qui détruisirent les ponts de Picanya, tandis que le piano martèle un rythme de marche militaire, allusion aux unités d’urgence tardivement déployées. Avec le non moins célèbre « Vissi d’arte » (Tosca de Puccini), dans un murmure rauque, elle incarne Floria Tosca sacrifiant son art aux caprices du destin. Wagorn accentue les basses menaçantes, reflet des « alertes rouges ignorées » par les autorités valenciennes avant le déluge. Sa voix se brise sur « Perché, perché, Signore? », écho aux familles cherchant leurs disparus… Le 3ème air de cette première partie, le sublime « Depuis le jour… » tiré de Louise de Gustave Charpentier (qui triomphe actuellement sur scène au Festival d’Aix-en-Provence), la douleur fait place (enfin) à la joie et au plaisir, son visage se faisant radieux, et si ce n’est quelques accrocs sur la langue de Molière, on se laisse facilement emportés par les flots lumineux et sensuels dégagés par son timbre d’or et de miel.

Après une première partie consacrée aux grands airs d’opéra, Angel Blue et le pianiste Bryan Wagorn ont offert au public du Festival Castell de Peralada une seconde moitié de programme envoûtante, mêlant zarzuela espagnole, mélodies françaises et spirituals avec une grâce et une virtuosité renversantes. Dans « Carceleras » (tirées de Las hijas del Zebedeo de Ruperto Chapí), Wagorn a insufflé dès les premières mesures une énergie flamenca aux accents gitanisants, tandis qu’Angel Blue, déployant son timbre chaud et charnu, a transformé l’air de prisonnière en une déclaration de liberté. Ses forte cuivrés résonnaient comme des claquements de talons, et ses pianissimi susurrés évoquaient des confidences nocturnes. La complicité avec le piano était palpable : chaque rasgueado (arpège rapide) de Wagorn répondait à ses vocalises en spirales. Dans le spiritual « Deep River », la chanteuse a commencé a cappella dans une mezza-voce de velours noir, ce spiritual dévoilant à lui seul la puissance sacrée d’Angel Blue. Quand le piano a rejoint sa prière, Wagorn a tissé des accords translucides comme des vitraux. La soprano a fait monter la tension par degrés, transformant le « home » final en un cri d’espoir aérien qui a semblé flotter sous les voûtes de l’église del Carmen. En bis, elle n’a pas pu ne pas offrir l’incontournable « Summertime » de George Gershwin, que la diva a distillé avec une intimité bouleversante, voix murmurée et vibrato à peine esquissé. Wagorn a enveloppé la berceuse de notes cristallines, évoquant la chaleur moite de Charleston. Le dernier « hush, little baby » s’est éteint dans un souffle… un moment de pur enchantement !

Cette seconde partie a révélé l’éclectisme génial d’Angel Blue : de l’exubérance théâtrale des zarzuelas à la spiritualité des negro-spirituals, chaque pièce fut un monde en soi, porté par une technique impeccable (aigus stratosphériques sans effort, legato de velours) et une expressivité qui frôle la possession. Bryan Wagorn, bâtisseur d’atmosphères, s’est fait tour à tour guitariste, confesseur et partenaire de danse. Quand Blue a salué son public, une nouvelle fois les larmes aux yeux, le public du Festival de Peralada savait avoir vécu l’un de ces récitals où la voix devient paysage, et le piano, son horizon.

 

 

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CRITIQUE, festival. PERALADA, Eglise del Carmen, le 13 juillet 2025. Récital lyrique de Angel BLUE (accompagnée au piano par Bryan Wagorn). Crédit photo © Miquel Gonzalez

 

 

 

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