dimanche 21 juillet 2024

CRITIQUE, festival. ISTANBUL : 52ème Festival de Musique Classique d’Istanbul (concert de clôture), Auditorium de l’IS Bank Tower, le 13 juin 2024. Récital de Kathia Buniatishvili (piano).

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

 

Après avoir assisté à son concert d’ouverture (le 21 mai, avec la jeune pianiste turque Ilyun Bürkev), c’est au concert de clôture du 52ème Festival de Musique d’Istanbul que nous avons eu la chance d’assister, le récital d’une autre pianiste, l’une des plus médiatisées et célébrées de notre temps : la pianiste franco-géorgienne Khatia Buniatishvili !

 

 

Prévu le 1er juin, mais reporté au 13 après avoir été annulé en raison de l’état de santé de la pianiste, le concert n’a pas eu lieu dans le magnifique Opéra d’Istanbul (intégré à l’Atatürk Kültür Merkezi où nous avions assisté, la veille, à une version chorégraphique de “Carmina Burana” dans le cadre d’un autre festival, lyrique et chorégraphique celui-là, ayant lieu au même moment à Istanbul…), mais à l’Auditorium de l’IS Bank Tower, l’un des plus hauts grattes-ciel de la mégalopole turque, dans le quartier de Levent, un peu en marge du centre historique. L’Auditorium ressemble étrangement à celui qu’abrite la Principauté monégasque, le fameux Auditorium Rainier III, tant par son architecture intérieure que par sa capacité d’accueil en termes de places. La star du piano arrive dans une magnifique robe-fourreau noire, moins “décolletée” que de coutume cependant, et semble vraiment heureuse de jouer devant un public stambouliote auquel elle avait fait faux-bond deux semaines plus tôt.

Et c’est un programme très éclectique qu’elle propose, de Satie à Liszt, en passant par Bach, Chopin ou Beethoven, enchaînant toutes les pièces sans presque marquer de pause, sans entracte non plus, et sans qu’aucun applaudissement du public ne vienne entrecouper les différents ouvrages retenus ici. C’est par la Première des 3 Gymnopédies d’Erik Satie qu’elle débute son mini-marathon pianistique, comme c’est quasi une habitude chez elle de commencer ses récitals avec ce compositeur qu’elle affectionne tout particulièrement. Le mouvement “lent et douloureux” qu’indique la pièce permet de plonger le public dans une sorte de léthargie agréable, poursuivie par le Prélude N°4 de Chopin, les deux pièces distillant une poésie inouïe, presque éthérée. Buniatishvili joue les deux morceaux comme deux supplications, murmurées et pleines de douceur. 

Puis elle s’attaque au plus “gros” morceau de son récital, la célébrissime SonateAppassionata” de Ludwig van Beethoven. Le souffle de l’inspiration est reconnaissable, chez cette artiste assez inclassable et touche-à-tout.  De façon fort pertinente, elle privilégie ici le geste à la mélodie, et le grand angle au gros plan : le thème du premier mouvement se fait vrombissement d’accords, ou celui du finale, cavalcade anxieuse. La dramaturgie de la sonate semble ainsi obéir à un décret supérieur, ou à une implacable nécessité ; et c’est au prix parfois, reconnaissons-le, d’une certaine brutalité, manifestée par des à-coups un peu trop rudes. Dans l’Andante central, on admire son soin du détail, surtout dans la première variation du thème, où Beethoven a félonnement multiplié les soupirs : intelligemment fidèle au texte, la pianiste trouve une qualité de timbre qui ne nuit nullement à la continuité de la ligne mélodique. 

Après Beethoven, Bach, dans un arrangement de la Suite orchestrale N°3 par la pianiste elle-même, tout en légèreté, finesse et grâce, conduite pensée et pesée des voix, tempo mesuré, nuances subtilement amenées… tout ceci fait montre d’un art de jouer du piano en vraie Maestra, que corroborer ensuite un poignant et mélancolique Ständchen extrait du Schwanengesang de Schubert. Une Mazurka de Chopin – suivie par les Barricades mystérieuses de Couperin – plus tard, c’est à nouveau au Kantor de Leipzig qu’elle revient avec à nouveau une transcription (de Liszt cette fois…) du Prélude et Fugue pour Orgue en La mineur, où son toucher incontestablement peaufiné, et sa sensibilité distillée l’impose comme une des grandes interprètes de Bach. Elle reste ensuite, et pour finir, avec Franz Liszt, l’un de ses autres compositeurs fétiches, dont elle interprète tour à tour la Consolation N°3 et la Rhapsodie Hongroise N°6, deux morceaux, qui résument en a trois minutes d’intervalles le style et le tempérament de cette pianiste. Car son jeu n’est pas plus en demi-teinte que ses programmes tant elle n’hésite pas à dilater dynamique et tempo avec une maîtrise époustouflante. Quitte à parfois donner l’impression, un peu simpliste, qu’il n’existe que deux nuances de tempo, le plus lent possible et le plus vite possible. Ainsi nous fait-elle passer le plus souvent d’un noble et prenant lento à un presto avec une urgence haletante qui sacrifie parfois au passage la lisibilité de la ligne musicale au profit de l’impact de la virtuosité. Dans les passages lents du premier morceau, elle fait preuve d’un toucher subtil et d’une conduite du discours irréprochable, réussissant l’ardu défi de ralentir à ce point le tempo sans jamais désagréger la phrase musicale. Dans les passages rapides de la deuxième, elle semble avoir dix doigts à chaque main tant les notes s’enchaînent avec une facilité déconcertante tout en demeurant, là aussi, admirablement phrasés. Enfin, dans les passages les plus puissants et fiévreux, elle fait preuve d’un engagement et d’une fougue de feu, brûlant le clavier sous ses doigts, et si le tempo va parfois trop loin pour la clarté musicale, la maîtrise de la sonorité reste sans défaut.

Emportée par sa générosité – et la standing ovation que lui réserve le public stambouliote à l’issue de la dernière pièce ! – elle lui offre deux bis, d’abord une échevelée interprétation de la Grande Polonaise brillante de Chopin, avant une délicate et très jazzy version de “La Javanaise” de Serge Gainsbourg, qui finit d’emporter l’audience. Si la pianiste géorgienne possède des détracteurs, voilà en tout cas une pianiste qui ne laisse jamais indifférent, et dont les prestations, d’un niveau pianistique époustouflant, sont pour nous à chaque fois des heures jouissives!

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CRITIQUE, festival. ISTANBUL : 52ème Festival de Musique Classique d’Istanbul (concert de clôture), Auditorium de l’IS Bank Tower, le 13 juin 2024. Récital de Kathia Buniatishvili (piano). Photos (c) Emmanuel Andrieu.

 

VIDEO : Kathia Buniatishvili interprète le « 3ème Impromptu » de Franz Schubert

 

 

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