Le Festival Baroque de Bayreuth avait exhumé l’an dernier cette Ifigenia in Aulide de Zeno et Pariati (révisé par Paolo Rolli) dans la version de Nicolo Porpora. C’est la version originale d’Antonio Caldara que nous invite à découvrir le 49ème Festival de Musique Ancienne d’Innsbruck qui fêtera l’an prochain son demi-siècle d’existence. Caldara n’est pas totalement inconnu en terre tyrolienne, puisqu’en 1993 le festival proposait déjà I Disingannati, librement inspiré du Misanthrope de Molière. Représenté à la Hofkirche de Vienne en 1718, et jamais repris depuis, cette Ifigenia est un véritable chef-d’œuvre, d’une richesse musicale stupéfiante et dont les récitatifs, nombreux, conservent cette expressivité pathétique propre à l’esthétique vénitienne dont Caldara est un excellent représentant.
Mettre en scène un opera seria n’est jamais chose aisée, tant le genre obéit à des codes contraignants (alternance récitatifs dynamiques / arias da capo statiques). Mais ces contraintes peuvent justement constituer une gageure et un défi stimulants pour le metteur en scène (on se souvient de la magnifique Rodelinda haendélienne dans la lecture de Claus Guth à l’opéra de Lyon en 2019 notamment). Las, le couple catalan Ana Fernandez et Santi Arnal ne mettent pas vraiment en scène, ne dirigent pas vraiment les interprètes livrés à eux-mêmes. Et si les décors d’Alexandra Semenova évoquent dans leur naïveté les tableaux peints du XVIIIe siècle (de nombreux cadres suggérant un cabinet de curiosité à l’antique entourent un tableau central montrant tour à tour un paysage verdoyant à la Vallotton et des colonnes à la Piranèse revues pat Topor), les costumes qu’elle a imaginés, en particulier pour les personnages masculins, sont d’une laideur sans nom, sortes de manteaux d’Inuits réinventés par Jean-Paul Gaultier, tandis que les casques censés imiter ceux des Grecs ressemblent davantage aux coiffes des bobbies londoniens. Mais l’idée la plus saugrenue est celle de doubler les interprètes d’une marionnette à leur effigie, d’abord pour Elisena, puis pour Clitennestra, Ifigenia et Agamennone, ce qui ne fait qu’alourdir le jeu déjà engoncé des personnages et n’apporte strictement rien sur le plan dramatique. En outre, des banderoles figurant des casques grecs se déplacent sur le plateau en suivant les personnages, tandis qu’une danseuse, Cesc Gelabert, assure une chorégraphie non dénuée de charme entre les changements de décor (une statue de Diane, une fontaine entourée d’oiseaux, etc.).
Heureusement, la musique et ses interprètes sont là pour magnifier ce joyau baroque présenté dans sa quasi intégralité (quelques brèves coupures dans les récitatifs et quelques arias dont ils manquent la reprise). On remarquera en revanche que la licenza, ce bref congé qui termine traditionnellement un opéra seria, généralement coupé dans les productions modernes, est placée ici au début de l’opéra en guise de prologue, ce qui, malgré l’idée a priori saugrenue, fonctionne plutôt assez bien. Dans le rôle-titre Marie Lys confirme son immense talent de tragédienne doublée d’une interprète magnifique de puissance, d’amplitude vocale et à l’impeccable diction (splendide aria di sdegno au premier acte, « Addio infido » à la virtuosité sans faille sollicitée notamment dans les graves). Carlo Vistoli est un Achille remarquable de bout en bout. La beauté et l’homogénéité du timbre donnent toute leur pleine mesure dans les nombreux airs de fureur (associés à la colère légendaire du personnage), dès son air d’entrée, avec trompettes obligées, « Asia tremi », hélas amputé de sa reprise, dans « Passerò » du II, et surtout – l’une des pépites de la partition, à la fin de l’acte –, l’aria di paragone et di furore « Se mai fiero leon », aux accents étrangement vivaldiens. Il faut l’entendre comment il passe subtilement et génialement de la plus noire colère à la douceur éthérée (sur le mot « pietà »). Une interprétation d’anthologie. Agamennone est incarné par le ténor Martin Vanberg, légèrement en retrait eu égard aux autres interprètes, en raison d’un timbre un poil nasalisé, mais à la présence scénique efficace et doté d’airs également magnifiques, en particulier vers la fin du premier acte, « Di questo core » qui illustre le trouble du personnage pour dire la vérité à sa fille : les volutes proprement électrisantes des cordes qui disent l’ambivalence des sentiments font de cet air une autre gemme de l’opéra.
Après quasiment vingt ans de carrière, la voix du contre-ténor toscan Filippo Mineccia s’est bonifiée comme le meilleur des Montepulciano : il campe un Teucro d’une sensibilité à fleur de peau ; timbre richement sonore, magnifiquement projeté, à la virtuosité impeccable, à la technique infaillible (sa messa di voce dans son air d’entrée, « Non ho cor così spietato », est à pleurer) et surtout lui échoit sans doute la plus belle perle de la partition (jadis interprétée, mais moins bien, et enregistrée par Jaroussky dans son album Caldara in Vienna), « Tutto fa nocchiero esperto », significativement située à l’exact milieu de l’opéra : les mille nuances qu’il réussit à instiller, accompagnées par les arpèges ensorcelantes des cordes, font de cet air l’un des moments forts de cette soirée qui ont arraché larmes et applaudissements à tout rompre. Clitennestra a la voix bien charpentée de Shakèd Bar. La mezzo américaine campe une épouse meurtrie qui tente d’abord de rassurer sa fille, avant de comprendre l’issue du drame. Ses cinq airs disent pour la plupart la dualité de ses sentiments, passant de la douceur rassurante (« E con gli occhi ») à la colère la plus noire (« Amasti in quel cor perfido ») et touchant même au sublime dans son air du III « Ah se fossi estinta », doublé par les pizzicati des cordes. Neima Fischer, lauréate du Concours Cesti, est Elisena, la fiancée d’Achille. Si la voix peut paraître un tantinet gracile, elle révèle tout son intensité et sa robustesse, notamment dans les reprises des da capo ; il faut l’écouter dans son « Non so se deggio piangere », dramatique et passionné, quand elle est sollicitée dans l’aigu au moment de la reprise de la première strophe. Les deux autres interprètes complètent idéalement la distribution. Laurence Kilsby, ténor racé, vainqueur à l’unanimité du concours Cesti en 2023, est un Ulisse crédible, au registre solide, sonore mais sans excès, et à l’éloquence parfaite, en particulier dans ses airs comminatoires (« È debolezza »), à la structure homorythmique réclamant cette faconde sans filet. Enfin, on ne peut qu’être impressionné par la performance vocale de Giacomo Nanni, baryton merveilleux, timbre séduisant et homogène, qui interprète Arcade, familier d’Agamennone, et qui donne toute la mesure de son talent immense dès son air d’entrée « Sprone al core ».
Mais au-delà des interprètes, tous excellents, Ottavio Dantone et son Accademia bizantina, sont sans doute les grands vainqueurs de la soirée. Le chef est l’un des meilleurs interprètes actuels du répertoire baroque. Il avait donné ici à Innsbruck en 2019 une Dori de Cesti en tous points remarquable, heureusement enregistrée (cd et dvd chez CPO). Il signe, avec ce Caldara inédit, l’une des plus belles réalisations qui nous ait été donné de voir : direction d’une précision époustouflante de justesse, de clarté, laissant chaque pupitre s’exprimer sans couvrir les autres, conférant à ses musiciens une donnée rare : le sens aigu du théâtre. Si Apostolo Zeno n’est pas Métastase (le livret ne brille pas par ses qualités littéraires, ni par sa construction dramatique), la musique de Caldara et l’interprétation qu’en donne le chef, nouveau directeur artistique du Festival, auront marqué cette 49ème édition. Pour les malheureux qui n’ont pas pu assister à cette résurrection qui a conquis le public applaudissant les trente-trois airs de la partition, un enregistrement de l’opéra est prévu qui paraîtra l’an prochain.
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CRITIQUE, festival. INNSBRUCK, Tiroler Landestheater, le 10 août 2025. CALDARA : Ifigenia in Aulide. M. Lys, M. Vanberg, S. Bar, C. Vistoli… Ana Fernandez & Santi Arnal (Companyia Per Poc) / Ottavio Dantone. Crédit photographique © Birgit Bufler




