Don Carlo de Giuseppe Verdi reste l’une des explorations les plus saisissantes de l’opéra sur le pouvoir, la politique et la fragilité humaine. Rempli d’amour interdit, d’amitié, de trahison, de fanatisme religieux et de manœuvres politiques, il est aussi l’une des œuvres les plus exigeantes du compositeur, nécessitant six chanteurs principaux capables de soutenir un drame qui se déploie sur quatre actes d’intenses conflits musicaux et émotionnels.
La reprise par Grange Park Opera de la mise en scène de Jo Davies réussit parce qu’elle fait confiance aux personnages et à la musique de Verdi. Plutôt que de tenter de recréer l’ampleur monumentale associée aux plus grandes maisons d’opéra du monde, elle se concentre sur les personnes piégées dans cette histoire sombre et sur les conséquences de leurs choix. Le décor de Leslie Travers crée un monde lugubre et clos, fait de murs en bois sombre, d’entrées cachées et de perspectives rétrécies. Les personnages y semblent presque emprisonnés. Les éclairages atmosphériques d’Anna Watson utilise avec brio l’obscurité, la lumière des bougies et les ombres, renforçant l’idée que personne ne peut échapper ni au pouvoir politique ni à son destin personnel. Cette simplicité visuelle se révèle très efficace et, associée à la direction dramatique serrée de Davies, elle supprime tout besoin de décors grandioses ou de foules immenses.
La production n’est pas sans défauts. Certains changements de décor semblent inutilement longs et interrompent parfois l’élan dramatique que Verdi peine tant à installer. Plus grave, la fin introduit un acte de violence explicite que j’ai trouvé totalement inutile. Don Carlo possède déjà l’une des conclusions les plus ambiguës et obsédantes de tout l’opéra. Cette intervention supplémentaire m’a paru gratuite, réduisant plutôt qu’enrichissant le mystère et l’impact émotionnel des derniers instants.
Heureusement, le niveau musical est suffisamment élevé pour que ces réserves deviennent relativement mineures. Parmi les principaux rôles masculins, Michel de Souza en Rodrigo fut particulièrement impressionnant. Chanté avec chaleur et profondeur, son interprétation a su capter à la fois la noblesse et l’humanité du marquis de Posa. Son beau baryton alliait l’élégance à la conviction, faisant de Rodrigo le centre moral du drame. Son amitié avec Carlo semblait parfaitement crédible, et ses dernières scènes avaient un poids émotionnel authentique. Le grand duo d’amitié « Dio, che nell’alma infondere » fut l’un des moments musicaux forts de la soirée.
Matthew Rose a apporté une autorité considérable à Philippe II. Plutôt que de le dépeindre simplement comme un tyran, Rose a révélé la solitude et la vulnérabilité qui se cachent sous l’immense pouvoir du roi. Son grand air « Ella giammai m’amò » était émouvant et magnifiquement maîtrisé, présentant un homme qui peut commander un empire mais ne peut obtenir l’affection de ceux qui lui sont les plus proches. La basse riche de Rose et sa présence imposante ont rendu chaque apparition mémorable.
Julian Close a fait une impression tout aussi puissante en Grand Inquisiteur. D’apparence fragile mais terrifiant par son influence, son jeu a brillamment capté la capacité du personnage à dominer tout son entourage. La basse sombre de Close a traversé le théâtre avec une autorité glaçante, notamment lors de sa confrontation avec Philippe, où il devient parfaitement clair qui détient réellement le pouvoir dans cette société. Malgré la cécité et la faiblesse physique apparente du personnage, Close a créé une incarnation inoubliable de l’absolutisme religieux et de la menace institutionnelle.
Otar Jorjikia a relevé le défi de rendre Carlo sympathique malgré l’indécision fréquente et la volatilité émotionnelle du personnage. Son ténor a apporté une grande force au rôle, en particulier dans les grands moments dramatiques de l’opéra. Parfois, on aurait souhaité davantage de variations de couleurs et de dynamique dans les passages plus introspectifs, mais son engagement n’a jamais faibli, et ses scènes avec de Souza ont offert certains des moments dramatiques les plus forts de la soirée.
Parmi les femmes, Elin Pritchard a apporté chaleur, dignité et distinction vocale à Élisabeth. Son chant alliait l’élégance à la profondeur émotionnelle, et elle a couronné la soirée par une interprétation magnifiquement ciselée de « Tu che le vanità ». Sa voix reste constamment agréable sur toute sa tessiture, et son jeu équilibrait l’autorité royale avec une vulnérabilité touchante. Ruxandra Donose a livré une Eboli puissante, alliant intensité dramatique et sécurité vocale dans l’un des rôles les plus exigeants pour mezzo-soprano de Verdi. Son « O don fatale » fut l’un des moments marquants de la soirée, chanté avec un engagement et une force émotionnelle impressionnants. Harrison Chéné Gration a contribué avec un Moine mystérieux à la hauteur, tandis que Rosa Sparks a fait une impression saisissante en Voix du Ciel, son soprano radieux s’élevant sans effort au-dessus de la scène de l’auto-da-fé.
Dans la fosse, Gianluca Marcianò a obtenu un jeu engagé et élégant de l’Orchestre du English National Opera. Si les effectifs orchestraux réduits altèrent inévitablement une partie de la grandeur que Verdi avait imaginée, Marcianò a veillé à ce que les couleurs sombres et l’urgence dramatique de la partition restent pleinement intactes. Le Chœur de Grange Park a produit un poids sonore impressionnant chaque fois qu’il était sollicité.
Ce qui rend finalement ce Don Carlo si réussi, c’est sa concentration sur les personnages plutôt que sur le spectacle. L’univers visuel sombre de la production, la mise en scène soignée et l’éclairage atmosphérique créent un cadre puissant, mais c’est la force du chant qui reste le plus longtemps en mémoire. Le grand drame de Verdi vit ou meurt de la qualité de ses interprètes principaux, et Grange Park a réuni une distribution capable de rendre pleinement justice à l’un des chefs-d’œuvre les plus exigeants de l’opéra. Malgré des réserves sur la fin, ce fut une soirée captivante, musicalement distinguée, dominée par des performances solides de l’ensemble de la distribution et une compréhension profonde de la tragédie humaine qui se trouve au cœur de la partition de Verdi.
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CRITIQUE, festival. HORSLEY (Angleterre), Grange Park Opera, le 12 juin 2026. VERDI : Don Carlo. O. Jorjikia, E. Pritchard, Matthew Rose, Michel de Souza… Jo Davies / Gianluca Marciano. Crédit photographique (c) Matthew Rose






