Après le triomphe de l’opéra Ifigenia in Aulide de Caldara, la veille, Ottavio Dantone propose – à la tête de son Accademia Bizantina – un concert entièrement consacré à l’autre immense génie sous-estimé qu’est Alessandro Scarlatti. Un programme riche et varié qui permet de découvrir notamment la dimension comique du grand compositeur palermitain.
Dans la belle salle à l’acoustique de rêve qu’est la Haus der Musik, la première partie du concert débute par un splendide Concerto Grosso pour cordes et basse continue (le 3e des 6 concertos publiés posthumes à Londres en 1740), d’une rare éloquence théâtrale ; on y perçoit dès les premières mesures la maîtrise et la précision techniques stupéfiantes de l’Accademia Bizantina dirigée du clavecin par Ottavio Dantone, avec une nonchalance (la fameuse sprezzatura de la Renaissance) qui force le respect. Chaque pupitre constitue une sorte de personnage à la faconde sans parole, mais non moins efficace du point de vue rhétorique. S’ensuit une très belle sérénade, Diana ed Endimione, remarquable par sa grande liberté formelle. Scarlatti, comme il le fit à l’opéra, brise ici les codes rigides du genre : les airs ont parfois d’inhabituelles structures « Pupille ardite », en AA’BB’, et les exemples sont nombreux). Si l’alternance récitatif / aria est maintenue, elle ne l’est qu’en surface, tant les deux structures s’entremêlent par de constants changements de rythme (le récitatif débouche parfois sur un arioso, quand l’aria peut être interrompu par un récitatif), chaque fois que la situation dramatique et pathétique du texte l’exige. Pour défendre ce bijou de concision musicale et théâtrale, la soprano Carlotta Colombo, finaliste du concours Cesti en 2022, incarne une Diane jouant à merveille la duplicité de ses sentiments, même si l’on peut regretter ici et là des aigus un peu poussifs. L’Endymion de Paul-Antoine Bénos-Djian enchante par la rondeur et la beauté du timbre, toujours aussi magnifiquement projeté, les graves somptueux et les aigus d’une aisance rare, magnifiés par une diction sans faille. L’orchestre y apparaît en très grande forme : on ne saurait assez louer le discours orné, presque parallèle, qu’il déploie en contrepoint d’une déclamation dont il révèle les non-dits nichés dans les interstices du livret.
La deuxième partie présente de passionnantes raretés centrées sur des scènes bouffes, non pas tirées d’intermèdes comiques, traditionnellement insérés entre les actes des drammi per musica, mais des drammi per musica eux-mêmes, montrant une fois de plus la modernité d’un compositeur pourtant à l’origine de la création de l’opéra séria. Les trois extraits d’opéras (L’Emireno, Il prigionier fortunato et La donna ancora è fedele), tous donnés à Naples à la toute fin du XVIIe siècle, se révèlent d’une irrésistible drôlerie. Le ténor slovène Žiga Čopi, qui a débuté la saison passée dans l’Ulisse de Monteverdi et le Dido and Aeneas de Purcell au Théâtre Alighieri de Ravenne sous la direction de Dantone, campe les trois personnages féminins en voix de fausset chevrotante du plus bel effet, tandis que le baryton-basse Marco Saccardin – également luthiste de son état – joue brillamment les matamores de sa voix bien posée et toujours attentif, comme son compère, aux inflexions du texte. Ces scènes ont précisément le mérite de révéler les qualités d’acteur des interprètes, et les deux chanteurs les révèlent avec brio.
Après un deuxième Concerto Grosso, pour flûte à bec, cordes et basse continue où brille le jeu époustouflant d’Alessandro Nasello, le concert s’achève en beauté par un merveilleux Salve Regina a quatro, tiré des Concerti sacri, publiés à Amsterdam en 1707/1708. Cette ultime pièce, brève dans sa durée, mais d’une intensité à couper le souffle, permet d’entendre les quatre solistes réunis dans une parfaite osmose, en particulier le ténor qui, débarrassé de sa gangue facétieuse, révèle une voix naturelle, épanouie, claire et immédiatement séduisante, tandis que la soprano déploie une ligne de chant plus onctueuse et plus homogène.
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CRITIQUE, festival. Festival de Musique Ancienne d’INNSBRUCK, Haus der Musik, le 11 août 2025. SCARLATTI : Concerti grossi, sérénade et scènes bouffes pour ténor et basse. C. Colombo, P.-A. Bénos-Djian, Ž. Čopi… Accademia Bizantina, Ottavio Dantone (direction). Crédit photo (c) Droits réservés





