Dans l’écrin majestueux du Théâtre Antique, baigné par la douceur d’une nuit provençale, les Ballets de Monte-Carlo ont offert une Cendrillon de Sergueï Prokofiev d’une beauté renversante – et le (nombreux) public ayant répondu à l’appel a été happé par un conte bien éloigné du cliché enfantin…
Jean-Christophe Maillot, à la tête de sa compagnie depuis quatre décennies (!), signe ici l’une de ses chorégraphies les plus emblématiques. Loin de l’histoire de la roturière sauvée par un prince charmant, sa Cendrillon est avant tout une réflexion bouleversante sur le deuil et le souvenir. Dès le lever de rideau, l’émotion est à son comble lorsque l’héroïne serre contre elle la robe blanche de sa défunte mère, symbole d’un amour absent et d’un deuil impossible à faire dans une famille recomposée où le passé est rendu tabou. Ce qui frappe d’abord ici, c’est la puissance théâtrale et psychologique de cette vision. Jean-Christophe Maillot décape le mythe de son côté mielleux pour en révéler la chair vive. Dans « sa » version, la marâtre et ses filles ne sont pas de simples caricatures méchantes ; ce sont des prédatrices sensuelles et manipulatrices, dévoreuses d’illusions, qui dégoulinent d’artifices. Le palais du Prince n’est pas un lieu de rêve, mais une cour moribonde, rongée par l’ennui et l’oisiveté, où les Surintendants du Plaisir, véritables pantins grotesques, tentent en vain de divertir une société asphyxiée. La chorégraphie, tour à tour frénétique, érotique et d’une ironie féroce, brosse un portrait acide d’un monde où la quête effrénée du plaisir a ôté tout sens des réalités.
Face à ce monde factice, Cendrillon incarne la simplicité et la vérité. La fameuse pantoufle de vair disparaît, remplacée par un symbole autrement plus puissant : celui du pied nu recouvert d’une fine poudre d’or. Ce motif revient comme un leitmotiv, célébrant le dépouillement de l’héroïne et rendant hommage à l’essence même de l’art chorégraphique : le pied, point d’appui, d’envol et de survie du danseur. C’est ce pied nu que le Prince devra reconnaître, non pour s’approprier une conquête, mais pour renoncer à son monde. Dans une scène d’une poésie folle, la Fée lui bande les yeux, l’obligeant à voir au-delà des apparences pour rejoindre celle qu’il aime. Le salut ne réside pas dans une ascension sociale, mais dans la capacité du Prince à abandonner son palais et à se prosterner « aux pieds » de sa bien-aimée. La Mort elle-même, évocation lumineuse de la mère disparue, devient une figure tutélaire qui accompagne les amants vers leur bonheur. Les Ballets de Monte-Carlo, portés par une interprétation d’une intensité remarquable, ont fait corps avec cette vision. Les duos entre les solistes étaient d’une musicalité et d’une grâce infinies, mêlant avec un brio exceptionnel la rigueur classique et la liberté du mouvement moderne, le tout servi par les sublimes costumes de Jérôme Kaplan et la scénographie épurée du fidèle Ernest Pignon-Ernest.
Ce spectacle, véritable enchantement, doit beaucoup à la vision audacieuse de Jean-Louis Grinda, le directeur artistique démissionnaire des Chorégies d’Orange, qui eut l’intelligence d’introduire la danse, dans ce temple dédié à l’opéra, juste après son arrivée à la tête du festival provençal. Ces dernières années, il avait offert au public du festival de nombreux moments de grâce absolue – à l’instar de « Giselle » par le Ballet du Capitole en 2022, la venue du célèbre Ballet du Teatro alla Scala en 2023, celle du Malandain Ballet Biarritz en 2024 et enfin l’incontournable « Lac des Cygnes » par Angelin Preljocaj l’an passé -, prouvant que le Théâtre Antique peut accueillir avec la même majesté l’art chorégraphique. Alors que cette édition 2026 s’achève sur cette note magique, on ne peut qu’espérer, avec une ferveur sincère, que Bruno Messina, son successeur récemment nommé, saura préserver cette précieuse ouverture sur le ballet. Le Théâtre Antique d’Orange mérite de continuer à vibrer sous les étoiles, au rythme des entrechats des plus grandes compagnies du monde.
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CRITIQUE, festival. CHOREGIES D’ORANGE, Théâtre Antique, le 13 juillet 2026. « CENDRILLON » de Sergueï Prokofiev par Jean-Christophe Maillot et Les Ballets de Monte-Carlo. Crédit photographique (c) Philippe Gromelle







