vendredi 16 octobre 2026

CRITIQUE, festival. CHOREGIES D’ORANGE, Théâtre Antique, le 15 juillet 2023. M. LEGRIS / W. FORSYTHE / R. NOUREEV par le Ballet du Teatro alla Scala

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
image_pdfTélécharger (.pdf)

Il y a des soirs où le théâtre semble se souvenir qu’il est né pour abriter la beauté. Ce 15 juillet 2023, dans l’écrin de pierre blonde du Théâtre Antique d’Orange, l’air était chargé de cette attente particulière : celle d’une rencontre entre un lieu habité par les dieux et la plus légendaire des compagnies italiennes. À l’invitation des Chorégies d’Orange, le Ballet du Teatro alla Scala, sous la direction éclairée de Manuel Legris depuis 2020, a offert un programme d’une intelligence et d’une générosité rares, un voyage à travers les époques qui a électrisé les quelques 6000 spectateurs réunis sur les marches de pierre.

 

Le spectacle s’ouvrait sur Verdi Suite, une création pensée par Manuel Legris lui-même. Dès les premières mesures, c’est une évidence : l’ancienne Étoile de l’Opéra de Paris a infusé à la troupe milanaise cette élégance fluide, ce port de tête altier qui fait la signature de la grande école française. Mais la surprise est de taille : la compagnie s’empare de ce langage avec une fougue toute méditerranéenne. Les tableaux s’enchaînent sur la musique vibrante du compositeur italien, mêlant fougue populaire et noblesse de cour. On retient le souffle devant les arabesques aériennes des danseuses, les sauts bondissants des hommes, et ce jeu de jambes d’une propreté chirurgicale. Ce premier acte est une déclaration d’amour à la danse pure, un portrait de groupe qui révèle une phalange homogène, technique et brûlante de désir scénique.

 

 

Puis vint le choc de la modernité avec Blake Works I de William Forsythe. Après l’ampleur lyrique de Verdi, l’austérité du plateau nu et l’énergie brute des musiques de James Blake créent une rupture vertigineusement réussie. Sous la statue géante de l’Empereur Auguste, la danse se fait nerveuse, syncopée, presque urbaine. Forsythe pousse les corps dans leurs retranchements, exige des lignes brisées, des torsions inouïes et une musicalité des pieds digne des plus grands tap dancers. Le Ballet de La Scala relève le défi avec une maîtrise époustouflante, prouvant que la tradition classique italienne n’est pas un musée, mais un laboratoire. Le public, d’abord saisi, finit par se laisser happer par cette transe collective, portée par l’intelligence chorégraphique et la puissance animale des interprètes.

Mais la véritable claque, l’ovation debout qui a fait trembler les gradins, c’est l’acte II du Lac des cygnes dans la version mythique de Rudolf Noureev. Dès l’apparition d’Odette, la féerie opère. Le lac, suggéré par la pénombre et les lumières savantes, devient le théâtre d’un drame intime. Le couple principal, porté par une alchimie rare, déploie un chant d’amour en mouvements : des bras qui ondoient comme des ailes blessées, un port de bras d’une pureté larmoyante, et cette présence scénique qui noue la gorge. Les cygnes, alignés avec une précision militaire, créent une géométrie parfaite qui contraste avec l’angoisse des solos. Dans ce décor antique, sous le vent du soir, la passion romantique prend une dimension cosmique. Noureev aurait sans doute versé une larme en voyant cette interprétation, à la fois fidèle à Petipa et imprégnée de cette âme italienne charnelle et mélancolique.

Le triomphe fut à la hauteur de l’enjeu. Manuel Legris, en proposant ce triptyque équilibré – l’éclat classique, la modernité exigeante et le romantisme absolu – a su tailler un écrin sur mesure pour sa troupe, révélant une compagnie au sommet de son art, qui n’a rien à envier à ses prestigieuses consœurs parisiennes ou russes : une leçon de grâce et une traversée des siècles où chaque pirouette, chaque porté, chaque silence semblait répondre à la voix des pierres. Un souvenir gravé à jamais dans le marbre.

 

______________________________________
CRITIQUE, festival. CHOREGIES D’ORANGE, Théâtre Antique, le 15 juillet 2023. M. LEGRIS / W. FORSYTHE / R. NOUREEV par le Ballet du Teatro alla Scala. Crédit photographique (c) Philippe Gromelle

 

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

CD événement, annonce. LIAT COHEN : VALSE (1 cd Indesens Calliope records, 2025)

Liat Cohen (première guitariste lauréate du Prix Nadia Boulanger de la Fondation de France) questionne l’évolution de la valse...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img