Après une remarquable Alcina, la saison passée, Stéphane Fuget poursuit son exploration des opéras de G. F. Haendel avec la plus confidentielle Agrippina, véritable chassé-croisé amoureux, digne des péripéties de la Poppea montéverdienne, dont elle est l’héritière directe. Le théâtre n’a jamais autant mieux vibré quand une direction roborative se conjugue avec une distribution d’exception.
Même sans mise en scène, le drame concocté par le libertin prélat Vincenzo Grimani fonctionne à merveille et constitue l’un des opus les plus savoureux et l’un des plus grands succès du jeune Haendel. Celui-ci n’a en effet que vingt-quatre ans quand Agrippina est représenté au théâtre San Giovanni Grisostomo en 1709. Si de nombreux airs sont repris d’œuvres antérieures (La Resurrezione, Aci, Galatea e Polifemo) et d’autres compositeurs, notamment allemands (Mattheson, Keiser…), les coutures sont bien faites, les emprunts toujours pertinents et le livret est l’un des plus remarquables qu’il ait eu à mettre en musique, dans la lignée non seulement du Couronnement de Poppée, mais aussi de son propre Nerone qu’il composa pour Hambourg, quatre ans auparavant en 1705.
La distribution réunie pour cette nouvelle production beaunoise mérite tous les éloges. Dans le rôle-titre, Arianna Vendittelli, que nous avions découverte à Innsbruck dans l’Octavia de Keiser, manipule avec délice et brio, en digne héritière de la Durastanti créatrice du rôle, cette nouvelle « embrouille à Rome » (sous-titre de l’opéra de Keiser). Timbre fruité, puissant et à la diction remarquable, la jeune soprano fait défiler toute la gamme des affetti dans les huit airs qui lui sont attribués (de la guillerette « Ho un non so che nel cor » au sombre « Pensieri, voi mi tormentate »). Sa rivale Poppea est bien défendue par Ana Vieira Leite. Sa voix juvénile mais solidement charpentée, en dépit d’une certaine verdeur qui au final sied parfaitement à l’ethos de l’ambitieux personnage, est au service d’un jeu fort subtil, dans la diction comme dans la gestuelle, cette « muette éloquence » si importante au théâtre aussi bien parlé que chanté. Habitué du rôle, dans la récente version montéverdienne remarquable de Stéphane Fuget, Paul-Antoine Bénos-Djian campe un Ottone d’anthologie : la beauté et la force du timbre toujours associé à une élocution sans faille sont un bonheur de tous les instants qui culmine, au centre même de l’opéra, dans son sublime « Voi ch’udite il mio lamento », à faire fondre les pierres.
Le jeune Néron (il n’a que dix-huit ans quand il accède au trône) est superbement incarné par Juliette Mey, tout aussi impressionnante dans un rôle globalement virtuose, dont les volutes ensorcelantes et spectaculaires de « Come nube che fugge » qui fait suite aux langoureux et alliciants « Col saggio tuo consiglio » et « Quando invita la donna amante » témoignent du parcours de l’adolescent, ingénu et capricieux, prêt à investir un pouvoir tyrannique, autrement dit incapable de maîtriser ses passions. Une passion qui trouve dans le sublime duo du 3e acte, sans doute le sommet de la partition, « No, ch’io non apprezzo », entre Néron et Poppée, la plus envoûtante illustration. L’empereur Claude, si malmené par son épouse, a les traits et la voix luxueuse de Luigi De Donato, également habitué du personnage qu’il avait chanté à Beaune en 2012. Ses graves abyssaux, sa parfaite maîtrise du texte, son jeu scénique – dans le regard comme dans le geste – impressionnent précisément par son naturel confondant, cette sprezzatura, jadis louée par l’esthétique renaissante et les premières fables en musique. On reste littéralement sans voix à l’écoute de son « Io di Roma il Giove sono » ou son « Cade il mondo », presque caricatural dans sa ligne mélodique. Le couple secondaire mais non moins essentiel au mélange des registres de ce drame typiquement vénitien Narciso et Pallante, prétendants malheureux d’Agrippine, sont luxueusement interprétés par Paul Figuier pour le premier, voix d’airain, magnifiquement projeté, à l’amplitude plutôt rare dans cette typologie vocale, et par Riccardo Novaro pour le second, baryton-basse racé, avec une pointe d’espièglerie, au discours impeccablement limpide. Enfin, dans le rôle du serviteur Lesbos, Vlad Crosman joue son rôle sans faillir, et bien qu’il soit privé d’aria (comme initialement ce fut le cas pour Nireno dans Giulio Cesare), ses répliques font mouche et montre l’importance des récitatifs dans un drame qui, comme dans les opéras vénitiens du Seicento, est d’abord théâtre.
C’est justement ce sens du théâtre qui anime à chaque instant Stéphane Fuget, à la tête de ses Épopées. Il dirige sa phalange avec enthousiasme et un sens de la narration dramatique que peu de chefs maîtrisent à ce point. Si, ici et là, pointent quelques défauts d’intonation et de justesse chez certains instruments à vent notamment (les aléas du plein air), la proposition du chef reste passionnante aussi bien d’un point de vue dramatique que musical, préservant l’idéal des registres mêlés – une des définitions du baroque – propre à ce répertoire.
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CRITIQUE, festival. BEAUNE, Cour des Hospices, le 26 juillet 2025. HAENDEL : Agrippina. A. Vendittelli, A. Vieira Leite, P.-A. Bénos-Djian… Les Epopées, Stéphane Fuget (direction). Crédit photographique (c) Ars Essentia






