REPLAY. Les Épopées, Stéphane Fuget ressuscitent l’Orfeo de Monteverdi (été 2022)

REPLAY, Culturebox. MONTEVERDI : Orfeo, Les Épopées   -   En replay jusqu’au 23 juil 2023. A l’été 2022, Stéphane Fuget poursuit la Trilogie de Monteverdi avec Les Epopées ; et Valerio Contaldo dans le rôle d’Orfeo ainsi que de jeunes talents dont Gwendoline Blondeel, Eva Zaïcik et Marie Perbost dans les rôles d’Euridice, de la Messagère et de Proserpine.

fuget-stephane-les-epopees-orfeo-lully-Avec “L’Orfeo”, Monteverdi signe le premier grand chef d’œuvre de l’histoire de l’opéra (représenté au château ducal de Mantoue en 1607). Une pièce à la forme inédite, fusion parfaite entre théâtre et musique, où les madrigaux des bergers citent encore la Renaissance mais où la construction dramatique, développant une action désormais cohérente, porte, exprime, articule un drame passionnel. L’œuvre raconte avec poésie la plus célèbre histoire d’amour de la mythologie grecque : le poète et berger de Thrace, Orphée assiste démuni à la piqure fatale qui emporte sa bien-aimée Eurydice, aux enfers. Par amour, guidé par sa seule passion, l’amoureux endeuillé ose traverser le Styx, puis rejoindre le monde infernal, où règnent Pluton et son épouse Proserpine. La puissance de son chant émeut jusqu’aux pierres et Pluton accepte qu’Orphée ramène la défunte… C’était compter sans la fragilité humaine et le cœur immaîtrisé du poète pourtant capable de tous les dons artistiques… n’est-il pas la gloire immortelle du Pinde ? Mais Orphée est humain, trop humain et plus cruelle et barbare sera sa chute…

Pour le 40ème Festival International d’Opéra Baroque & Romantique de Beaune, Stéphane Fuget à la tête de son orchestre Les Epopées, offre une nouvelle lecture de l’Orfeo de Monteverdi. Souci du verbe et de la langue à la fois expressive et intelligible, délicatesse et violence aussi d’une parure instrumental taillée et pilotée selon les accents et les affects du chant, conception architecturale cohérente, mais aussi somptuosité des nuances chorales, … Stéphane Fuget a déjà réformé notre connaissance des Grands Motets de Lully ; il engage le même travail chez Monteverdi et interrogeant la forme même de ce « recitar cantando », style vocal propre aux premiers essais lyriques. Entre parole et chant, Monteverdi entend articuler, commenter, exprimer le souffle du texte : car pour lui la musique, instruments et chant sert l’action et le verbe… la musique est servante du texte. Stéphane Fuget conçoit la première langue lyrique de Monteverdi comme une ample déploration où perce toujours la lyre tragique, impuissante de l’homme dépossédé… Heureusement, tel le deux ex machina, Apollon (palpitant Cyril Auvity) reconnaît dans le héros qui a su pénétré aux enfers, son propre fils ; sa bienveillance protectrice sauve in extremis le poète et lui offre une apothéose inespérée, soit la vie immortelle.

______________________

VOIR en streming / REPLAY L’Orfeo de MONTEVERDI par Stéphane Fuget / Les Épopées (été 2022, Beaune) sur France tv / Culturebox, jusqu’au 23 juillet 2023 : 
https://www.france.tv/spectacles-et-culture/opera-et-musique-classique/3710767-l-orfeo-de-monteverdi-au-festival-international-de-l-opera-baroque-romantique-de-beaune.html

_________

Distribution :

Stéphane Fuget direction
Chœur et Orchestre Les Épopées

Valerio Contaldo : Orfeo
Gwendoline Blondeel : Euridice, La Musica
Eva Zaïcik : Messagiera, Speranza
Marie Perbost : Proserpina / Ninfa
Luigi De Donato : Caronte / Spirito
Luc Bertin-Hugault : Plutone / Pastore / Spirito
Cyril Auvity : Apollo / Spirito
Paul Figuier : Pastore / Spirito
Vlad Crosman : Pastore / Spirito / Eco

______________________

Il-Ritorno-d-Ulisse-In-Patria epopees fuget critique cd review classiquenewsLIRE aussi notre critique du cd Il Ritorno d’ULISSE in patria (Versailles, 2019) de Claudio Monteverdi, par Les Épopées et Stéphane Fuget : Révélés à l’église (dans une lecture dramatique et articulée des Grands Motets de Lully / cycle superlatif en cours à Versailles), les musiciens des Épopées représentent actuellement un collectif homogène, particulièrement engagé, d’une somptueuse expressivité – Esprit affûté et fédérateur, Stéphane Fuget aborde désormais l’opéra : son approche cible et interroge le cœur même du chant montéverdien, ce « recitar cantando » qui articulant une action ne peut qu’être déclamatoire et oratoire. Il convient de trouver la voie juste qui laisse à l’intelligibilité du chant, sa capacité à être audible et compris des auditeurs / spectateurs. C’est un travail spécifique sur le récitatif : la voix articule et déclame le texte sur une ligne instrumentale [basse continue] réduite à l’essentiel, pour ne pas couvrir tel « recitar », mais souligner et renforcer son expressivité.
Il en ressort une diversité d’accents et de nuances dans la réalisation de cette mélopée chantante qui aiguise la caractérisation des personnages, qui clarifie les situations. Ce dans une diversité de tons et d’intentions d’autant plus opportune que Monteverdi a su multiplier et croiser les différents registres : comique, héroïque, tragique, sentimental…

 

 

 

 

grands motets_Lully stephane fuget epopees critique classiquenewsLIRE aussi CRITIQUE, CD événement. LULLY : Grands Motets VOL.1 (Les Epopées, Stéphane Fuget, 1 CD Château de Versailles Spectacles, 2020)  –   UN SOMPTUEUX THÉÂTRE DE LA MORT”… Face au manuscrit du XVIIè, si fragmentaires pour l’interprète actuel, – comment restituer ici nuances, instrumentation, ornements, coups d’archet, tempos…?, autant d’éléments qui manquent sur les manuscrits de Lully. Stéphane Fuget se pose les bonnes questions et trouve les options justes pour la réalisation de ses Grands Motets dont voici le volume 1, « pour le temps de pénitence ». Battements, tremblements, martèlements… sont quelques uns des effets inventoriés, possibles, avérés sur le plan historique, que le chef des Epopées connaît et use avec une grande finesse et un à propos souvent fulgurant, .. soit un discernement qui dévoile combien il connaît le répertoire et les sources d’informations historiques (de Muffat à Bacilly… dont les noms émaillent la trop courte introduction qu’il a rédigé en intro au livret). En maître des ornements, le chef nous offre de (re)découvrir la ferveur de Lully, le reconsidérer comme alchimiste et orfèvre, ici grand dramaturge de la déploration lacrymale où perce le relief des mots. Le grand amuseur du Roi sait aussi faire pleurer la Cour. C’est manifestement le cas pour le Dies Irae et le De Profundis joués en 1683 à Saint-Denis pour les funérailles de la reine Marie-Thérèse. Lully y déverse des torrents de scintillements recueillis, bouleversant la tradition musicale où l’on connaît aussi Robert, Dumont, Lalande, Desmarets…

 

 

CRITIQUE CD, événement. MONTEVERDI : Il Ritorno Ulisse in patria (Les Épopées, S. Fuget – 3 cd Château de Versailles Spectacles – déc 2021

Il-Ritorno-d-Ulisse-In-Patria epopees fuget critique cd review classiquenewsCRITIQUE CD, événement. MONTEVERDI : Il Ritorno Ulisse in patria (Les Épopées, S. Fuget – 3 cd Château de Versailles Spectacles – déc 2021) – Révélés à l’église (dans une lecture dramatique et articulée des Grands Motets de Lully / cycle superlatif en cours à Versailles), les musiciens des Épopées représentent actuellement un collectif homogène, particulièrement engagé, d’une somptueuse expressivité – Esprit affûté et fédérateur, Stéphane Fuget aborde désormais l’opéra : son approche cible et interroge le cœur même du chant montéverdien, ce « recitar cantando » qui articulant une action ne peut qu’être déclamatoire et oratoire. Il convient de trouver la voie juste qui laisse à l’intelligibilité du chant, sa capacité à être audible et compris des auditeurs / spectateurs. C’est un travail spécifique sur le récitatif : la voix articule et déclame le texte sur une ligne instrumentale [basse continue] réduite à l’essentiel, pour ne pas couvrir tel « recitar », mais souligner et renforcer son expressivité.
Il en ressort une diversité d’accents et de nuances dans la réalisation de cette mélopée chantante qui aiguise la caractérisation des personnages, qui clarifie les situations. Ce dans une diversité de tons et d’intentions d’autant plus opportune que Monteverdi a su multiplier et croiser les différents registres : comique, héroïque, tragique, sentimental…
Tous les solistes suivent le directeur des Épopées dans ce souci de vivacité et de naturel où la parole se fait plus que chant : geste vocal, pilote dramatique. C’est un retour sur l’exigence qu’avait Ravel (cité dans la passionnante notice explicative) quand il précisait le type de chant ["quasi parlando"] pour son opéra  L’heure Espagnole : “dire plutôt que chanter”. En réalité, Stéphane Fuget déboulonne les verrous de la notation musicale et questionnant ce qui se joue dans chaque séquence vocale, rétablit les vibrations et accents du cœur et du sentiment dans l’expression ainsi notée. Ainsi ses solistes ici ne chantent ou ne déclament pas : ils éprouvent, souffrent, témoignent… Tous prêts à jouer comme de suprêmes acteurs le vertige des émotions et des passions. Ni plus. Ni moins.

 

 

Les Épopées chantent l’opéra de Monteverdi

Réaliser le recitar cantando montéverdien

 

 

Historiquement voilà qui restitue l’Ulisse montéverdien dans toute l’intensité de sa ténacité à la fois héroïque et astucieuse telle que l’ont conçu Claudio Monteverdi et son librettiste Badoaro, proche de Busenello [librettiste de l'opéra suivant : L'incoronazione di Poppea] pour la création à Venise fin 1640.
Texte et musique eurent suffisamment d’impact pour impressionner l’auteur Federico Malipiero qui écrit dans la foulée de Monteverdi sa propre “Peripezia d’Ulisse” dont le texte de sa préface confirme et la date et la paternité de l’ouvrage.

Réaliste, poète, aussi astucieux que son héros, Monteverdi sait varier les formes vocales pour renforcer toujours l’acuité du drame et la justesse expressive de la musique : sa science lyrique puise à maintes sources, y compris le burlesque délirant avec Iro, monstre goulu et bégayant qui contraste avec les autres personnages et entités divines ; son profil se révèle particulièrement stimulant pour la vivacité du drame. Chaque soliste s’engage pour la vérité. Ce Iro, dans son délire à la fois égotiste et vulgaire, récupère la tension de ce qui a précédé (l’assassinat des Prétendants par Ulisse déguisé). Opportun, il atténue l’horreur criminelle qui a précédé : Jörg Schneider se montre vif, acéré, libre dans sa charge burlesque : les prétendants massacrés, comment va-t-il manger à sa faim à présent, lui qui dépendait d’eux pour subsister ? Le délire et le cynisme de la scène sont emblématiques de tout l’opéra. Protagonistes actifs, Valerio Contaldo et Lucile Richardot campent avec vérité et franchise chacun leur personnage d’Ulisse et Penelopa (celle ci à la fois et digne et tragique), et même les dieux, entités qui tirent les ficelles, expriment ici, avec une sincérité ardente, souhaits et impérieux décrets (Junon / Marie Perbost, jugeant qu’Ulysse « a trop erré »). Tous les rôles bénéficient d’une vivacité décuplée ; une implication qui inscrit le verbe ardent comme acteur de l’action.

 

 

__________________________
CRITIQUE CD, événement. MONTEVERDI : Il ritorno Ulisse in patria (Les Épopées, S. Fuget – 3 cd Château de Versailles Spectacles – enregistré à Versailles en déc 2021) – CLIC de CLASSIQUENEWS été 2022

 

 

distribution

Valerio Contaldo, Ulysse
Lucile Richardot, Pénélope
Ambroisine Bré, Mélantho, Euryclée, La Fortune
Juan Sancho, Jupiter, Télémaque
Alex Rosen, Le Temps, Neptune, Antinoos
Claire Lefilliâtre, Minerve
Marie Perbost, L’Amour, Junon
Filippo Mineccia, La Fragilité Humaine, Pisandre
Cyril Auvity, Eumée
Jörg Schneider, Iro
Pierre-Antoine Chaumien, Eurymaque
Fabien Hyon, Amphinomis

Les Epopées – Stéphane Fuget, direction

 

AIX 2022. Stéphane Fuget / Les Épopées jouent Orfeo de Monteverdi

dossier spécial Orphée / OrfeoFrance Musique, 26 juillet 2022, 20h. Monteverdi : Orfeo. Fuget / Les Épopées. En direct de Beaune. Le chant d’Orphée affirme la toute puissance du chant : voix signifiante, voix charmante. Prophète et visionnaire, humain et amoureux, Orphée, chantre et poète de Thrace, chante l’amour, l’ivresse de la passion, inspiré par un désir qui le dépasse et le fait tendre vers l’inconcevable : ressusciter par son chant et la prière qui infléchit les dieux, celle qu’il aime (Eurydice, précédemment tuée par la piqûre d’un serpent). Son chant apaise, rassérène, tempère, séduit, captive, touche…Chez Claudio Monteverdi (Orfeo, 1607), c’est l’émotion qu’Orfeo suscite dans le coeur de Proserpine qui permet au poète d’émouvoir indirectement Pluton, le dieu des enfers. Proserpine supplie son mari Pluton de répondre à la prière bouleversante du mortel au chant magicien.
La partition de Monteverdi, créée dans un contexte princier – devant le Duc de Mantoue en 1607, marque un changement rédical dans la conception du drame italien : certes encore une écriture madrigalesque dans la tenue des choeurs de bergers au I ; mais déjà une conception unitaire du drame où à travers chaque acte, s’accomplit le destin du héros, Orfeo / Orphée. A Beaune, Stéphane Fuget adoptera quelle fin entre les 2 possibles, avérées historiquement : celle de l’apothéose d’Orphée mené au ciel par Apollon, ou celle plus tragique et spectaculaire, où le poète de Thrace qui a échoué est déchiqueté par les Bacchantes ?

 

 

 

_______________________

Claudio Monteverdi : L’Orfeo
Favola in musica en 5 actes sur un livret d’Alessandro Striggio
créée le 24 février 1607 au Palazzo de Mantova - France Musique, 26 juillet 2022, 20h

Concert donné le 22 juillet 2022 dans la Cour des Hospices de Beaune dans le cadre du Festival international d’opéra baroque et romantique.

Valerio Contaldo, ténor, Orfeo
Gwendoline Blondeel, soprano, Euridice, La Musica
Eva Zaïcik, mezzo-soprano, Messaggiera, Speranza
Marie Perbost, soprano, Proserpina, Ninfa
Luigi De Donato, basse, Caronte
Luc Bertin Hugault, baryton-basse, Plutone, Un Berger
Cyril Auvity, ténor, Apollo, Un Berger
Paul Figuier, contre-ténor, Un Berger, Un Esprit
Orchestre Les Epopées
Stéphane Fuget, direction

LIRE aussi notre dossier Orfeo / Orphée :
http://www.classiquenews.com/le-mythe-dorphee-la-figure-dorfeo/

 

 

 

_________________________________________

CYCLE des GRANDS MOTETS DE LULLY par Les Épopées : Les Épopées / Stéphane Fuget réalisent actuellement tout un cycle dédié aux Grands Motets de Lully, dans une approche superlative où chaque mesure et chaque verbe (latin) est geste dramatique et déclamatoire, révélant comme jamais auparavant, avec un raffinement et un sens des nuances inédits, le style hautement expressif de Lully… à l’église :

lully-grands-motet-vol-2-miserere-stephane-fuget-les-epopees-cd-critique-classiquenews-review-chateau-versailles-spectacle-CLIC-de-classiquenewsCRITIQUE CD, événement. LULLY : Grands Motets (VOL. 2) : Miserere, Quare Fremuerunt gentes, Jubilate Deo (Les Épopées, Stéphane Fuget – 1 cd Château de Versailles Spectacles CVS) – Ce Volume 2 des Grands Motets complète la réussite du premier volume ; il confirme l’excellence du chef Stéphane Fuget à l’endroit de Lully dont il révèle comme aucun avant lui, le sentiment de grandeur et l’humilité misérable du croyant ; la sincérité de l’écriture lullyste, sa langue chorale et solistique, surtout son génie des étagements, un sens de la spacialité entre voix et orchestre (qui prolonge les essais polychoraux des Vénitiens un siècle avant Lully). Le Florentin recueille aussi les dernières innovations des français Formé et Veillot. D’ailleurs le seul fait de dévoiler la maîtrise de Lully dans le registre sacré est déjà acte audacieux tant nous pensions tout connaître du Florentin, à la seule lumière de sa production lyrique (déjà remarquable). Et pourtant le Surintendant de la musique n’occupa aucune charge officielle à la Chapelle royale.

 

 

 

 

 

 

CRITIQUE CD, événement. LULLY : Grands Motets (VOL. 2) : Miserere, Quare Fremuerunt gentes, Jubilate Deo (Les Épopées, Stéphane Fuget – 1 cd Château de Versailles Spectacles CVS)

lully-grands-motet-vol-2-miserere-stephane-fuget-les-epopees-cd-critique-classiquenews-review-chateau-versailles-spectacle-CLIC-de-classiquenewsCRITIQUE CD, événement. LULLY : Grands Motets (VOL. 2) : Miserere, Quare Fremuerunt gentes, Jubilate Deo (Les Épopées, Stéphane Fuget – 1 cd Château de Versailles Spectacles CVS) – Ce Volume 2 des Grands Motets complète la réussite du premier volume ; il confirme l’excellence du chef Stéphane Fuget à l’endroit de Lully dont il révèle comme aucun avant lui, le sentiment de grandeur et l’humilité misérable du croyant ; la sincérité de l’écriture lullyste, sa langue chorale et solistique, surtout son génie des étagements, un sens de la spacialité entre voix et orchestre (qui prolonge les essais polychoraux des Vénitiens un siècle avant Lully). Le Florentin recueille aussi les dernières innovations des français Formé et Veillot. D’ailleurs le seul fait de dévoiler la maîtrise de Lully dans le registre sacré est déjà acte audacieux tant nous pensions tout connaître du Florentin, à la seule lumière de sa production lyrique (déjà remarquable). Et pourtant le Surintendant de la musique n’occupa aucune charge officielle à la Chapelle royale.

A travers la majesté et la puissance, l’expressivité joyeuse, doxologique ou implorative du chœur se manifestent la ferveur d’un roi croyant, l’omnipotence de Dieu dont le Souverain tire directement sa légitimité. Le genre du Grand Motet exprime cette volonté autoritaire, cette croyance spectaculaire et aussi rappelle la force de cette filiation divine. Mais Lully apporte une franchise, un dramatisme piloté par la seule intelligence de la sincérité ; jamais factice ni seulement brillante. D’autant qu’ici, la sensibilité pour la vivacité et la caractérisation des timbres vocaux ajoute à l’humanisation voire l’individualisation, rappelant sous l’ampleur de la fresque, l’intimité de la prière du seul croyant.

 

 

LES ÉPOPÉES ressuscitent la ferveur lullyste
Une arche grandiose constellée de prières misérables et individuelles

 

 

Au total Lully laisse 12 grands Motets, chefs d’oeuvre de puissance et de sincérité : voilà qui mérite bien une collection de concerts et de cd. Composé pour célébrer le Traité des Pyrénées (et aussi le Mariage de Louis XIV), le « Jubilate Deo » date de 1660 quand Lully fait danser le roi (Alcidiane, 1658, surtout La Raillerie, 1659).
Ce Motet de la jeunesse, regorge de saine énergie avec ce sens du verbe articulé, projeté qui réinvente notre connaissance des Grands Motets de Lully. La maîtrise des Epopées est un régal de chaque instant, tant la justesse des accents, le travail inédit sur l’articulation, la déclamation, la ciselure du texte redéfinissent jusqu’à la langue lullyste : jamais sa musique n’avait été abordée de telle façon ; l’orchestre rayonne lui aussi, souverain et détaillé, aussi scintillant que méditatif ; les voix du Petit chœur caractérise, incarne l’essence de la prière individuelle ; celles du Grand choeur exalte le sentiment d’imploration et de jubilation collective. Déjà l’introduction, purement instrumentale laisse envisager pour la musique versaillaise une ampleur souple et majestueuse, intérieure et même introspective jamais écoutée avant. Le choix des solistes fait merveille : le relief des timbres, leur combinaison relève d’une insolente complicité qui par la sincérité du geste, réactive dans les Motets, leur nerf théâtral et dramatique.

Le « Miserere » (circa 1663) œuvre maîtresse, destiné à la Chapelle pour l’Office de la Semaine Sainte, fut repris pour plusieurs événements royaux ou privés : pour les funérailles d’Henriette-Anne d’Angleterre, pour celles du Chancelier Séguier (1672),… ; la riche texture de l’orchestre des Épopées impose un Lully à la fois solennel et grave, d’une profondeur inédite. L’alternance des séquences d’exaltation collective et de prière individuelle captive particulièrement par la force et l’articulation des épisodes enchaînés ; « Miserere mei Deus / Ayez pitié de moi, Seigneur », le sujet est la prière dans l’humilité. Lully impressionne par la puissance et l’humanité de la musique. De même, tout autant bouleversant, la gestion de la plage 11 (« Sacrificium Deum ») qui éclaire une autre réalisation délectable dans ce geste étonnant : la suspension, un temps totalement inouï, entre lévitation, à vide, en somme le sentiment du purgatoire où chaque âme attend l’heure de son jugement, dans un éther que le chef pilote dans un effet de ralenti cinématographique, repoussant encore le vacuum harmonique. Le doute humilié, la profonde compassion et la pitié meurtrie s’épanchent en une sincérité jamais écoutée chez Lully. Stéphane Fuget étage, orchestre les plans sonores en une éblouissante perspective qui synthétise toute la grandeur et l’espérance baroque. Il dévoile ce que nous ne soupçonnions pas chez le Florentin : sa gravitas vertigineuse, la vérité et la justesse du sentiment de douleur. Confondant.

Stéphane Fuget convoque le « Grand tragique », exprimant le souffle à la fois du Divin impénétrable et aussi l’imploration macabre des tristes pêcheurs, tous accordés en une seule prière de salut… Le travail remarquable se réalise dans la caractérisation de chaque phrase du texte latin, dont Lully, en génie des couleurs expressives sait varier les parties, tour à tour pour 1, 2, 3 voix solistes et pour tout le choeur.

 

 

Stéphane Fuget réalise le « grand tragique » de Lully :
déploration, humilité et grandiose versaillais

 

 

Cette constellation de formes vocales s’avère sous la direction de Stéphane Fuget aussi riche que peut l’être l’art de la tapisserie du XVIIè : une infinité de détails et nuances orchestrés en un tout architecturé d’une cohérence irrésistible. Emblématique : « Ecce enim in iniquitatibus, conceptus sum… » / j’ai été souillé de vices à l’instant de ma naissance, énoncé par le dessus soliste synthétise aussi cette surenchère de la déploration épurée et intime, fortement individualisée qui expose l’âme dénudée et misérable ; une référence directe au choix du visuel de couverture où Madeleine pénitente, marquée par le péché, offre son humble prière… dénuement sublime de la pècheresse (plage 4). Cependant que lui succèdent les vagues du choeur parmi les plus bouleversantes, en harmonies inédites qui manifestent la révélation de la sagesse Divine, surgissement saisissant par son intelligence et sa justesse (« Incerta »…), et ici, source d’un réconfort inespéré ; voila ce Lully fulgurant qui nous est ainsi révélé.

Plus narratif et exalté encore, le « Quare Fremuerunt gentes » célèbre la Paix de Rastisbonne (1684 : nouvelles conquêtes – Alsace et Sarre- de Louis XIV sur l’empire de Leopold Ier) et impliquent les effectifs impressionnants des 3 départements musicaux du roi (Chapelle, Chambre, Écurie) : soit une palette élargie, spectaculaire d’accents et d’expressions diverses que Stéphane Fuget organise avec clarté, contrastes, précision, d’autant qu’il s’agit d’un des motets les plus linguistiques ; exigeant des voix, une diction articulée irréprochable pour que le texte soit malgré le nombre, toujours intelligible : le Motet met en scène littéralement, à la façon d’un opéra sacré, en une verve narrative comme libérée, le tumulte des rois révoltés contre l’empire divin ; face à ce chaos, s’élève la désignation par Dieu (ténor solo) du seul Souverain digne : Louis de France ; voilà expliquée la filiation du roi puisant son pouvoir divin de l’être suprême. Ainsi est révélé dans l’agitation impétueuse du chœur, le mystère même du pouvoir royal.
Le choeur souligne les figuralismes du texte avec une netteté martiale, assumée, superbe (tutti fortissimo sur le seul mot « ferrea », plage 17) car il est évoqué la verge de fer du Roi élu, sa puissance supérieure sur tous), avant que les interprètes ne réalisent d’autres contrastes accentués dont le dramatisme comme sidéré préfigure un siècle auparavant, l’impétuosité flamboyante, la ductilité filigranée de l’écriture chorale des génies à venir, Rameau et Mondonville, eux aussi très inspirés dans le genre du Grand Motet, successeurs de Lully dans la majesté, le solennel intensément dramatique. Il n’y aucun doute que la science et l’expérience du Lully lyrique et théâtral profite au brio de telles pages sacrées.

CLIC_macaron_2014Dans ce nouveau volume, Stéphane Fuget réinvente l’espace et le temps, avec des effets de textures harmoniques d’une grandeur vertigineuse. Le motet lullyste relève autant d’une action spirituelle que d’une expérience sonore totale. Saluons l’ensemble des solistes de le suivre dans une nouvelle conception de l’articulation ; y compris dans l’impact mesuré, maîtrisé des superbes inflexions collectives : « justicia » affirmé à 2 reprises pour célébrer ce qui dans le texte est crucial alors : la justice divine. En célébrant Dieu, l’assemblée des croyants fervents célèbrent la puissance du Roi (qui tire son pouvoir de Dieu lui-même). L’aération, l’oxygénation que sait diffuser le chef à ses effectifs pourtant impressionnants et de surcroît dans une acoustique qui tend à les démultiplier, reste saisissante, en précision, en équilibre, en mesure. Au jeu des comparaisons et des métaphores, c’est comme lorsque les fresques virtuoses de la Sixtine étaient enfin révélées dans la splendeur de leurs couleurs d’origine, dans ce dessin si mordant et réaliste, dans cet art ineffable des modelés sculpturaux, propres à Michel-Ange. La sensation est la même pour Les Epopées dans Lully : révélation nous est faite de la ferveur versaillaise grâce à l’intelligence d’un chef qui parle Lully et sait l’articuler, comme il parle français. Magistrale réalisation.

 

 

 

::::::::::::::::::::::::::::::::

CRITIQUE CD, événement. LULLY : Grands Motets (VOL. 2) : Miserere, Quare Fremuerunt gentes, Jubilate Deo (Les Épopées, Stéphane Fuget – 1 cd Château de Versailles Spectacles CVS

 

 

 

AGENDA
Stéphane Fuget et Les Éopopées poursuivent leur cycle des Grands Motets de Lully au Château de Versailles, dim 20 mars 2022, Chapelle royale, 16h : Grands Motets – Benedictus (1685) / Notus in Judea Deus, chant de victoire célébrant la Gloire de Dieu / Domine Salvum fac Regem, énergique « Dieu sauve le Roi » (accompagné du sublime Magnificat d’Henry Du Mont, en charge de la Musique de la Chapelle du Roi jusqu’en 1683) … Les Épopées signent ainsi un nouveau jalon de leur intégrale en cours (volume 3), avec restitués, la somptuosité de l’orchestre versaillais (huit instruments de la famille des flûtes, les vingt-quatre violons l’orgue, le clavecin, le théorbe, la flamboyante bande des hautbois,…), la sincérité grave et solennel du chant, l’expressionnisme sincère propre à Lully, soucieux d’offrir à Louis XIV, un service liturgique et musical de premier plan…

Distribution :
Claire Lefilliâtre, Dessus
Victoire Bunel, Dessus
Cyril Auvity, Haute-contre
Clément Debieuvre, Haute-contre
Serge Goubioud, Haute-contre
Marc Mauillon, Taille
Benoît Arnould, Basse-taille
Geoffroy Buffière, Basse
Renaud Delaigue, Basse

Les Epopées
Stéphane Fuget Direction

boutonreservationRÉSERVEZ VOS PLACES
directement sur le site du Château de Versailles
https://www.chateauversailles-spectacles.fr/programmation/lully-grands-motets-benedictus_e2524

Photo : Stéphane Fuget / Les Épopées : Grands Motets de Lully © Louis Le Mée

 

 

 

CRITIQUE, CD événement. LULLY : Grands Motets VOL.1 (Les Epopées, Stéphane Fuget, 1 CD Château de Versailles Spectacles, 2020)

grands motets_Lully stephane fuget epopees critique classiquenewsCRITIQUE, CD événement. LULLY : Grands Motets VOL.1 (Les Epopées, Stéphane Fuget, 1 CD Château de Versailles Spectacles, 2020) – Face au manuscrit du XVIIè, si fragmentaires pour l’interprète actuel, – comment restituer ici nuances, instrumentation, ornements, coups d’archet, tempos…?, autant d’éléments qui manquent sur les manuscrits de Lully. Stéphane Fuget se pose les bonnes questions et trouve les options justes pour la réalisation de ses Grands Motets dont voici le volume 1, « pour le temps de pénitence ». Battements, tremblements, martèlements… sont quelques uns des effets inventoriés, possibles, avérés sur le plan historique, que le chef des Epopées connaît et use avec une grande finesse et un à propos souvent fulgurant, .. soit un discernement qui dévoile combien il connaît le répertoire et les sources d’informations historiques (de Muffat à Bacilly… dont les noms émaillent la trop courte introduction qu’il a rédigé en intro au livret). En maître des ornements, le chef nous offre de (re)découvrir la ferveur de Lully, le reconsidérer comme alchimiste et orfèvre, ici grand dramaturge de la déploration lacrymale où perce le relief des mots. Le grand amuseur du Roi sait aussi faire pleurer la Cour. C’est manifestement le cas pour le Dies Irae et le De Profundis joués en 1683 à Saint-Denis pour les funérailles de la reine Marie-Thérèse. Lully y déverse des torrents de scintillements recueillis, bouleversant la tradition musicale où l’on connaît aussi Robert, Dumont, Lalande, Desmarets…

L’accentuation textuelle, la durée des notes, l’affirmation de certaines syllabes composent une tenture liturgique des plus riches, d’autant plus saisissantes que le traitement spécifique du texte sacré, aux accents légitimes, gagne une vérité impressionnante, de surcroît dans l’acoustique particulière de la chapelle royale, un chantier architecturale que ne connut pas Lully mais à laquelle la musique semble s’accorder idéalement entre faste et sincérité. L’articulation et la projection du texte, les cris maîtrisés, les respirations, les suspensions, jusqu’aux silences, tout surprend et saisit par l’intelligence linguistique ; autant d’accents qui partagés chez solistes (sans exception) et chœurs, produisent une vaste tragédie humaine, cette vallée de larmes par exemple (« O Lachrymae », motet plus ancien, remontant à 1664), aux épisodes bien contrastés, individualisés, et pourtant unifiés… exprimant la profondeur de la déploration inconsolable qui cependant étend une ineffable dignité collective… à laquelle répond le nimbe des flûtes (« O fons amoris »).

 

 

Flexibilité chorale, individualisation et caractérisation des voix solistes, splendide nimbe orchestral : les Épopées triomphent

Somptueux théâtre de la mort

 

 

Plus grave et sombre encore, le très impressionnant « De Profundis » édifie un théâtre funèbre d’une intensité exceptionnelle ; il déploie une somptueuse pâte sonore, instrumentale comme vocale (l’orchestre de Lully est une autre voie fabuleuse à explorer, aux côtés de ses 12 motets)… Chaque soliste, parfaitement à sa place, chante à pleine voix là encore la noble douleur du deuil, et la tragédie de la mort, et le déchirement de la perte. Et dans chaque élan subtilement distribué parmi les voix solistes et le choeur, se dresse la si vaine symphonie des sentiments humains face à la faucheuse, la prière terrestre qui implore, à la fois fragile et pénitente, mais engagée dans chaque inflexion. Ce travail du verbe agissant, du geste vocal est remarquable. CLIC_macaron_2014Autant de caractérisation dramatique, aussi orfévrée, faisant chatoyer chaque nuance de la tapisserie lullyste marque l’interprétation du genre. Un Lully à la fois solennel et majestueux, ardent, fervent, humain, aux vertiges murmurés inédits (« Requiem æternam dona eis Domine », aux lueurs éplorées et comme gagnées de haute lutte, in extremis : avec l’accent suspendu sur la dernière phrase « Et lux perpetua luceat eis »). Les Épopées ont tout : la fièvre de l’opéra, le sentiment de la ferveur. On attend déjà la suite avec impatience car c’est bien l’intégrale des Grands Motets de Lully qui s’annonce ainsi de bien belle façon.

 

 

 

__________________________________________________
CRITIQUE, CD événement. LULLY : Grands Motets VOL.1 (Les Epopées, Stéphane Fuget, 1 CD Château de Versailles Spectacles, enregistré, filmé en mars 2020) / CLIC de CLASSIQUENEWS hiver 2022.

 

 

 

_______

TEASER VIDEO ici :
https://www.facebook.com/chateauversailles.spectacles/videos/379915923285260/

__________________________________________________
 

 
VOIR en replay le programme de ce CD Grands Motets de Lully (vol 1) sur ARTEconcert / jusq’11 nov 2023 :
https://www.classiquenews.com/streaming-concert-grands-motets-de-lully-les-epopees-stephane-fuguet-2020/

Parmi le choeur, des solistes de première valeur : Claire Lefilliâtre, Ambroisine Bré, Cyril Auvity, Marc Mauillon, Renaud Delaigue, Marco Angioloni, … autant de tempéraments qui dans la mesure et la nuance nécessaire, requise par la sensibilité orfévrée du chef Stéphane Fuget, expriment l’individualité des croyants assemblés. Ce sens de l’incarnation distingue l’approche de toutes celles qui l’ont précédée : collectif certes, surtout réunion de fervents dont l’ardeur personnelle et intime, revendiquent l’émotion, dans les duos, trios alanguis, les sursauts collectifs, rythmiquement intrusifs, comme précipités, qui leur succèdent… Remarquable compréhension de la ferveur lullyste et versaillaise … Présentation par Alban Deags.

 

 

 

_______

STREAMING concert : Grands Motets de LULLY (Les Epopées / Stéphane Fuguet, 2020)

epopees-stephane-fuguet-grands-motets-lully-critique-video-cd-classiquenewsSTREAMING vidéo : LULLY, Grands motets – Les Epopées, Stéphane Fuguet (Versailles, 2020)  -  Sous la direction de Stéphane Fuget, Les Epopées (fondés par ce dernier en 2018) interprètent trois grands motets de Jean-Baptiste Lully : Dies Irae, De profondis et O Lachrymae fideles. Le Dies Irae et le De profondis ont été joués en 1683 lors des funérailles de Marie-Thérèse d’Autriche, l’épouse de Louis XIV. En contrepoint à cette gravité, le O Lachrymae fideles invite quant à lui à la danse. Ensemble, ces trois œuvres soulignent le génie de l’un des plus grands compositeurs baroques du XVIIè.
En concertation avec les équipes artistiques du Château de Versailles, Stéphane Fuget qui a créé en 2018, « Les Epopées » entame un parcours spécifique dédié à l’œuvre sacrée de Lully. Focus apprécié tant il dévoile l’intensité de l’inspiration dans le registre non lyrique et opératique (où on l’attendrait d’emblée naturellement) mais sacré et liturgique. Lully, ce grand faiseur d’opéras, étant capable aussi de dévotion et de ferveur d’une noblesse, souple et grave. Sincère sous le décorum louislequatorzien. Car aux côtés de l’esprit de grandeur, s’exprime aussi librement, le sentiment d’angoisse individuelle, de terreur incarnée qui sous les ors de la Chapelle royale, sont comme régénérés par le geste détaillé, profond du chef Fuget. Le maestro démontre que la dévotion et l’esprit de lamentation s’accordent à la noblesse, de surcroît dans l’acoustique de la chapelle royale. Lully_versailles_portraitSa vibrante résonance, qui créée même des tourbillons sonores inédits n’a pas été connue de Lully, lequel ne vécut pas assez longtemps pour assister à l’édification du dernier chantier de Louis XIV à Versailles (la Chapelle royale est livrée en 1710). Nonosbtant, sous la voûte de l’écrin architectural conçu par Robert de Cotte, les Grands Motets s’imposent dans leur grandeur et leur austérité, la justesse des accents fervents, la somptueuse parure orchestral comme chorale de tutti, d’une sincérité directe.
Le programme de cette captation vidéo présentent des œuvres composées entre 1660 et 1668, avant que le Florentin ne signe sa première tragédie lyrique, Cadmus et Hermione (1673), 1er opéra français.

Parmi le choeur, des solistes de première valeur : Claire Lefilliâtre, Ambroisine Bré, Cyril Auvity, Marc Mauillon, Renaud Delaigue, Marco Angioloni, … autant de tempéraments qui dans la mesure et la nuance nécessaire, requise par la sensibilité orfévrée du chef Stéphane Fuget, expriment l’individualité des croyants assemblés. Ce sens de l’incarnation distingue l’approche de toutes celles qui l’ont précédée : collectif certes, surtout réunion de fervents dont l’ardeur personnelle et intime, revendiquent l’émotion, dans les duos, trios alanguis, les sursauts collectifs, rythmiquement intrusifs, comme précipités, qui leur succèdent… Remarquable compréhension de la ferveur lullyste et versaillaise.

Programme :

 

 

 

Jean-Baptiste Lully
Dies Irae
O Lachrymae fideles
De Profundis

Direction musicale : Stéphane Fuget – Orchestre : Les Épopées
Versailles, Chapelle royale – Les Grands Motets de Lully / Promenade musicale à Versailles – Concert capté en mars 2020 dans la chapelle royale du Château de Versailles.

 

 

 

VOIR EN REPLAY jusqu’au 11 nov 2023 :
https://www.arte.tv/fr/videos/098485-004-A/les-grands-motets-de-lully/

 

 

 

 

 

 

CRITIQUE, opéra. BEAUNE, le 24 juil 2021. MONTEVERDI, Il ritorno di Ulisse in patria. Les Épopées, Stéphane Fuget.

CRITIQUE, opéra. BEAUNE, le 24 juil 2021. MONTEVERDI, Il ritorno di Ulisse in patria. Les Épopées, Stéphane Fuget. Pour sa première participation au Festival de Beaune, Stéphane Fuget frappe fort, très fort et renouvelle avec bonheur l’approche du dramma per musica vénitien. Une distribution étincelante et une direction au plus près des intentions du compositeur Monteverdi, comme vous ne l’avez jamais entendu.

 

 

Pleine réussite de Stéphane Fuget à Beaune : le Retour à Venise

« …un théâtre en musique plus qu’une musique théâtralisée… »

 

 

Monteverdi 2017 claudio monteverdi dossier biographie 2017 510_claudio-monteverdi-peint-par-bernardo-strozzi-vers-1640.jpg.pagespeed.ce.FhMczcVnmyMonteverdi disait volontiers qu’il fallait « vestire in musica », « habiller en musique » le texte poétique, principal vecteur des affects. Cela signifie que jamais la musique ne doit prendre le dessus ni écraser le texte par un ensemble instrumental pléthorique qui relèguerait le drame au plan secondaire. D’autant que celui-ci, comme beaucoup d’autres à Venise, s’inspire de l’épopée homérique que de nombreux écrivains vénitiens avaient traduite et adaptée, parfois parodiée, durant le Seicento : la haute qualité littéraire du livret de Badoaro n’est plus à démontrer. L’avant-dernier opéra de Monteverdi pose néanmoins quelques problèmes. Jamais publié, le livret de Badoaro existe en deux versions : une en cinq actes, correspondant probablement à la version originale, et une en trois actes, moins équilibrée, correspondant à l’unique source musicale préservée. Le propos est celui-ci : la musique doit magnifier le texte poétique, conférer à chaque parole chargée du point de vue pathétique une énergie particulière sans nuire pour autant à l’unité syntaxique de la phrase. De ce point de vue, la réussite est totale. Car Stéphane Fuget n’oublie pas que durant les premières décennies de l’opéra – et cela restera vrai au moins jusqu’au mitan du XVIIe siècle – le recitar cantando est l’outil poético-musical fondamental de l’opéra qui est avant tout un théâtre en musique plus qu’une musique théâtralisée.

À une exception près, la distribution réunie pour ce premier volet de la trilogie montéverdienne remplit magnifiquement sa mission. Vingt personnages pour douze chanteurs, dont quatre pour le prologue allégorique caractéristique des premiers opéras vénitiens. Dans le rôle de la Fragilité humaine Filippo Mineccia allie, comme toujours, la grâce diaphane et la mâle puissance, la suavité alliciante et la virile projection, qualités qui synthétisent l’humaine condition. Il est également impeccable de séduction vocale dans le rôle de l’un des trois Prétendants. Dans le triple rôle du Temps, de Neptune et du Prétendant Antinoo, la basse Luigi De Donato, un habitué du Festival, est impérial de justesse : on est captivé par ses talents d’acteur qui rend à chaque mot, dans le registre médian comme dans les graves caverneux, sa pleine et entière signification. Tout le prologue, rhétoriquement bien conduit, est un pur moment de grâce qui annonce parfaitement le drame qui va se jouer. Les quelques notes instrumentales, à l’effet théâtral saisissant, introduisent à leur tour le célèbre monologue de Pénélope (« Di misera regina »), un chef-d’œuvre du recitar cantando, dans lequel une gamme variée des affetti révèle toute la richesse pathétique du personnage. Dans ce rôle dramatique magnifique, Anthea Pichanick est bouleversante de bout en bout, jusqu’au duo final où, enfin, elle abandonne le récit expressif et toujours tendu, pour un chant mélodique enfin libéré, exprimant toute la joie des retrouvailles tant espérées. Mais le monologue initial définit déjà le personnage. Rarement on a entendu une telle appropriation du texte, une telle parfaite coïncidence et cohérence entre le texte et la musique, celle-ci étant au service de celle-là : et dans cet équilibre paradoxalement hiérarchisé, la magie opère et les poils se hérissent : on est ému, au sens étymologique (« ex movere » = mettre littéralement en mouvement les passions). Du très, très grand art. Le rôle-titre est superbement défendu par Valerio Contaldo, un ténor racé, qui ne sacrifie jamais l’intelligibilité du texte à la puissance de sa projection remarquablement maîtrisée. Son réveil (« Dormo ancora »), sorte de pendant au monologue de Pénélope, dit d’emblée toute l’intensité avec laquelle il accompagne toujours chacune de ses interventions. Et il rend également crédibles, vocalement, celles où il apparaît travesti en mendiant vieillissant. Présente dès le Prologue, dans le rôle de la Fortune, avant de chanter celui de Minerve, Claire Lefilliâtre – qui remplace au pied levé la mezzo Ayako Yukawa initialement prévue – conjugue avec bonheur une certaine dureté conforme aux prétentions hautaine de l’allégorie et une technique vocale hors pair sur laquelle le temps ne semble pas avoir prise. Elle incarne, comme peu, le chant du Seicento quand la rhétorique du geste et de la parole finit, immanquablement, par susciter chez le spectateur l’éveil des affects.

Un réel défi a été de réunir autant de ténors en parvenant à les différencier vocalement. L’Eumete de Cyril Auvity émeut par la suavitas de son chant, une diction impeccable, sans aucune forzatura, au service d’une parole qui trouve dans le « dolce speme » du second acte une incarnation bouleversante. Ce n’est hélas pas le cas de Matthias Vidal, Télémaque et Jupiter nerveux et trop souvent criards : le chant est quasi uniformément véhément, oubliant que même le stile concitato doit se plier aux paroles qui le suscitent et jamais ne doit sacrifier à l’intelligibilité du texte. Des moments plus élégiaques, lorsque la voix réalise de subtils messe di voce, montrent tout le potentiel d’un timbre riche qu’il faudrait davantage canaliser.
Éloges en revanche pour les trois autres ténors. Dans le rôle badin d’Eurimaco amoureux de Melanto, Pierre-Antoine Chaumien montre à la fois ses grands talents d’acteur et une diversité des registres que réclame le texte, tour à tour espiègle, délicat et enflammé dans ses deux duos qui apportent une respiration salutaire à la tension du drame qui se joue. L’Irus de Jörg Schneider est impressionnant de justesse et de drôlerie : de son physique imposant parfaitement idoine sourd une voix cristalline, aux milles variations : le bouffon n’est jamais vulgaire, il fait preuve au contraire d’une classe exigée pour un dramma per musica qui tentait de rivaliser, par son inspiration épique, avec les premiers opéras de cour. Malgré la modestie et la brièveté de ses interventions, l’Anfinomo de Fabien Hyon possède une voix solide, superbement projetée et dont l’italien ne fait jamais défaut. Déjà habituée du répertoire baroque et classique (bien que plutôt français), la mezzo Ambroisine Bré convainc avec bonheur dans ses deux rôles de Melanto et de nourrice de Pénélope. Son avant-dernière intervention (« Ericlea, che vuoi far ? »), aux prises avec un dilemme qui la conduira à révéler l’identité d’Ulysse, est un grand moment de théâtre en musique. Enfin Marie Perbost, unique soprano de la distribution, campe une Junon et un Amour efficaces (la première parvient à convaincre Jupiter d’abandonner sa vengeance), en alliant une virtuosité jamais gratuite (dans la prologue allégorique) et un art consommé du récit dramatique qui toujours fait mouche.

Une mention spéciale doit être accordée à l’ensemble Les Épopées, qui tout en variant les accents et les couleurs, soignent constamment les articulations au service de la situation dramatique du moment. La varietas et plus globalement l’esthétique du contraste, pierre angulaire du baroque musical, rendent justice à une partition très riche – malgré de minimes lacunes dans le manuscrit –, avant-dernier opéra vénitien de Monteverdi, admirablement restitué selon l’idéal du maître. Cette version exceptionnelle mérite une gravure qui en immortalise les innombrables beautés. Ce sera chose faite prochainement lors de la reprise versaillaise : « Del piacer, / del goder, / venuto è ’l dì ».

CRITIQUE, opéra. Beaune, Festival d’Opéra Baroque et Romantique, 24 juillet 2021. MONTEVERDI : Il ritorno di Ulisse in patria. Valerio Contaldo (Ulisse), Anthea Pichanick (Penelope), Matthias Vidal (Telemaco, Giove), Claire Lefilliâtre (Minerva, Fortuna), Jörg Schneider (Iro), Marie Perbost (Giunone, Amore), Luigi De Donato (Antinoo, Nettuno, Tempo), Ambroisine Bré (Melanto, Ericlea), Cyril Auvity (Eumete), Pierre-Antoine Chaumien (Eurimaco), Fabien Hyon (Anfinomo), Filippo Mineccia (L’Umana Fragilità, Pisandro), Orchestre Les Épopées, Stéphane Fuget (direction).