mardi 27 octobre 2026

CRITIQUE, festival. BEAUNE, 44e Festival International d’Opéra Baroque, (Cour des Hospices), le 18 juillet 2026. PERGOLÈSE : L’Olimpiade. A. Zorzi Giustiniani, A. Bonitatibus, C. Colombo, S. Frigato, T. Raftis… Orchestra Ghislieri, Giulio Prandi (direction musicale)

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Jean-François Lattarico
Jean-François Lattarico
Professeur de littérature et civilisation italiennes à l’Université Lyon 3 Jean Moulin. Spécialiste de littérature, de rhétorique et de l’opéra des 17 e et 18 e siècles. Il a publié de Busenello l’édition de ses livrets, Delle ore ociose/Les fruits de l’oisiveté (Paris, Garnier, 2016), et plus récemment un ouvrage sur les animaux à l’opéra (Le chant des bêtes. Essai sur l’animalité à l’opéra, Paris, Garnier, 2019), ainsi qu’une épopée héroïco-comique, La Pangolinéide ou les métamorphoses de Covid (Paris, Van Dieren Editeur, 2020. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’opéra vénitien.
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Vingt-trois ans après, le chef-d’œuvre lyrique de Pergolèse – L’Olimpiade – revient au Festival International d’Opéra Baroque de Beaune, dans une version hélas quelque peu écourtée, mais admirablement interprétée, avec une direction et une distribution de très haut vol.

 

Si la production opératique de Pergolèse reste relativement méconnue, du moins en France, le Festival de Beaune, fidèle à sa mission révélatrice de joyaux enfouis, avait fait œuvre de pionnier en présentant en 2003 cette Olimpiade avec, déjà, Anna Bonitatibus, puis en révélant, l’année suivante, son chef-d’œuvre comique, Il Flaminio, dirigé par le chef napolitain Antonio Florio. Ce 3ème week-end du festival bourguignon est en grande partie consacré à cet « illustre inconnu », auteur immortel du Stabat Mater, donné le lendemain avec d’autres œuvres napolitaines (Durante, Leo), permettant ainsi au public d’avoir un panorama plus vaste de sa production musicale.

L’Olimpiade est la troisième version, après celle de Caldara (1733) et de Vivaldi (1734), représentée en 1735 à Rome au théâtre Tordinona, de l’un des plus beaux livrets de Métastase, qui donna lieu à une soixantaine de versions. Si les sources sont multiples (Pausanias, Hérodote, Le Tasse, Guarini, l’Arioste, Maffei, Zeno ou Voltaire), Métastase écrit un livret d’une grande rigueur et d’une grande beauté classique, usant d’une remarquable économie de moyens pour révéler toute une gamme d’affects contradictoires que synthétise parfaitement la célèbre et magnifique aria d’Aminta au centre même du drame, « Siam navi all’onde algenti », exemplaire métaphore des péripéties que traverse la vie humaine, faite d’obstacles à un bonheur qui finit par triompher (les intrigues du poète impérial illustrent ces « Felicità sognate » que déclame Cleonice dans son Demetrio).

Mise à part les premières versions, il est rare que les versions successives d’un même livret soient scrupuleusement fidèles aux intentions premières du poète. Si la version de Pergolèse trahit un peu moins l’intégrité du drame que la version précédente de Vivaldi, le compositeur napolitain s’adapte néanmoins aux contraintes du théâtre et aux interprètes dont il disposait. Ainsi, les chœurs du petit théâtre romain étant engagés sur une autre production, ceux prévus initialement par Métastase sont escamotés et remplacés par des airs solistes. C’est le cas en particulier du célèbre chœur des bergers « O care, care selve », remplacé par une sicilienne interprétée par Argene. De même, plusieurs récitatifs ont été remaniés ou supprimés, des arias adaptées, d’autres ajoutées, notamment deux pour Alcandro et un pour Aminta et Licida, tandis que, comme le fit Haendel et le fera Rossini, Pergolèse pratique lui aussi l’auto-emprunt (le matériau musical provient pour l’essentiel de son précédent opéra seria, Adriano in Siria, sur un autre livret de Métastase.)

 

 

À l’exception d’Anna Bonitatibus, dans le rôle de Licida, la distribution réunie dans la cour des Hospices est la même que celle de l’enregistrement de l’œuvre paru la veille chez le label Arcana, reflet d’une production donnée en novembre dernier au Teatro Pergolesi de Jesi. Si la voix a un peu perdu de sa superbe, Anna Bonitatibus garde intacte sa musicalité, doublée d’une intelligence rare du texte, capable d’exprimer les moindres nuances pathétiques du livret, notamment dans son air d’entrée, un air de bravoure du plus bel effet, « Qual destrier » ; elle impressionne par sa maîtrise du souffle dans « Mentre dormi amor » et dans le célèbre « Gemo in un punto e fremo », à la toute fin du deuxième acte, et émeut dans son ultime aria « Nella fatal mia sorte ». Dans le rôle de l’ami fidèle Megacle, Theodora Raftis est LA révélation de la soirée. Une présence électrisante, une éloquence d’exception, magnifiées par un timbre charnu, admirablement projeté et une aisance presque indécente, faisant fi de toutes les difficultés, tant dans la virtuosité (dans son célèbre air d’entrée « Superbo di me stesso », ou dans le redoutable « Torbido in volto e nero ») que dans l’émotion (exceptionnelle interprétation du fameux « Se cerca, se dice », aux mille nuances expressives, un air diffusé, imité, parodié).

Dans le rôle de l’infortunée Argene, Sivia Frigato compense un timbre légèrement étriqué par une musicalité hors pair, une diction sans faille, combinaison idéale qui inspire une émotion de tous les instants. Elle en donne le ton dans l’inaugural « O care selve, o care », nous livre une version d’anthologie du plus bel air de la partition (« Chi non desse un dì ») et atteint l’acmé du pathos dans « No, la speranza più non m’alletta ». Sa comparse Aristea, objet de la disputa olympique entre les deux amis, est incarnée par Carlotta Colombo, soprano racée, habituée à un répertoire qui va de Monteverdi à Vivaldi (en témoigne son album solo, « Arianna in Roma », paru l’an dernier chez Arcana). Elle donne toute la mesure de son immense talent notamment dans la superbe aria di sdegno « Tu me da me dividi » et unit avec brio sa voix à celle de Megacle dans l’émouvant duo qui clôt le premier acte « Nei giorni più felici », hélas amputé de son da capo. Le ténor Anicio Zorzi Giustiniani campe un Clistene idéal, dont la voix solide affirme avec éloquence l’autorité inflexible du souverain, telle qu’elle transparaît par exemple dans les lignes itératives de « Del destin non vi lagnate », ou dans l’espiègle « So che fanciullo è amore ». Dans le rôle secondaire mais essentiel pour la résolution de l’intrigue d’Alcandro, l’alto Francesca Ascioti déploie un timbre somptueux dans sa péroraison du II, « Apportator son io », tout comme dans l’air ajouté (absent du livret original de Métastase) « L’infelice in questo stato », sans nul doute le plus beau écrit pour le rôle. Enfin, le ténor Matteo Straffi campe un Aminta très convaincant, mais si la voix est séduisante, elle peine un peu dans le registre aigu, faiblesse atténuée par la suppression de certains da capo, comme dans « Son qual per mare ignoto ».

À la tête de son remarquable Orchestra Ghislieri, Giulio Prandi, présent pour la première fois à Beaune, dirige avec précision et un sens certain du théâtre, veillant constamment à ne pas défaire le lien toujours étroit qui unit l’éloquence du tissu orchestral à celle des voix. Si l’on peut déplorer les coupures qui nous privent de plus d’une heure de musique, cette version de l’Olimpiade est à marquer d’une pierre blanche.

 


CRITIQUE, festival. BEAUNE, 44e Festival International d’Opéra Baroque, (Cour des Hospices), le 18 juillet 2026. PERGOLÈSE : L’Olimpiade. A. Zorzi Giustiniani, A. Bonitatibus, C. Colombo, S. Frigato, T. Raftis… Orchestra Ghislieri, Giulio Prandi (direction musicale). Crédit phto (c) Ars Essentia

 

 

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