La 7e édition du désormais incontournable Operafest Lisboa & Oeiras s’est ouverte sur un coup de théâtre. Du 5 au 9 août, dans le cadre somptueux du Cloître du Convento da Cartuxa « (Monastère des Chartreux »), à Caxias, la production du Turandot de Giacomo Puccini, signée par Daniela Kerck pour le Hessisches Staatstheater de Wiesbaden, a littéralement enfammé le public lusitanien. Une réussite éclatante qui confirme le statut du festival – dirigé par Catarina Molder – comme l’un des rendez-vous lyriques les plus excitants d’Europe.
Ce cru 2026, placé sous le signe de « L’Énigme », avait pour lourde tâche de célébrer le centenaire du chef-d’œuvre inachevé de Puccini. Pari plus que relevé ! Sous la baguette fièvreuse du chef Osvaldo Ferreira, l’Orchestre Philharmonique du Portugal a fait surgir l’univers sonore fascinant de la Chine antique, mêlant orientalisme de carte postale et dissonances d’une modernité audacieuse. La phalange a brillé par sa clarté, offrant aux chanteurs un écrin musical d’une transparence et d’une puissance rares, notamment dans les redoutables tutti qui jalonnent la partition.
Visuellement, c’est un choc esthétique. Daniela Kerck, qui signe ici la mise en scène et les décors, a su transcender les clichés de l’opéra impérial. Avec sa collègue Andrea Schmidt-Futterer aux costumes et Astrid Steiner à la vidéo, elle crée un univers épuré, presque onirique, qui magnifie la cruauté du récit. Le travail sur les projections vidéo, en parfaite symbiose avec les lignes architecturales du cloître, est un atout majeur, plongeant le spectateur dans une atmosphère tour à tour glaciale et incandescente. Les apparitions du Prince de Perse (Hugo Cabral Mendes) ou les interventions des trois masques Ping, Pang et Pong – campés avec un brio comique et tragique par Tiago Amado Gomes, Bruno Almeida et Alberto Sousa – gagnent en densité dramatique grâce à une chorégraphie signée Rosana Ribeiro qui insuffle une vie constante à l’espace scénique.
Mais c’est évidemment le plateau vocal qui a emporté l’adhésion. La Turandot de la soprano russe Olesya Golovneva est une interprétation de référence. Sa voix, d’une puissance dévastatrice, incarne la princesse de glace avec une autorité souveraine, faisant de son redoutable « In questa reggia » un moment de pur vertige lyrique. Face à elle, Calaf a trouvé un interprètes remarquable – avec Rodrigo Garull dans une première ditribution -, mais, c’est le ténor bosniaque Ermin Ašćerić que nous avons eu le privilège d’entendre, le 9 août. Ce ténor possède une projection exceptionnelle et une vaillance héroïque idéale pour le rôle ; son « Nessun dorma », attendu de tous, a été un moment d’émotion collective intense, porté par une ligne de chant d’une grande noblesse.
Autour d’eux, la distribution tient toutes ses promesses. On retiendra la Liù déchirante d’Aida Pascu, dont le timbre pur et la vulnérabilité bouleversante ont arraché des larmes lors de son suicide. Le Timur du Nuno Dias impose le respect par sa présence tragique, tandis que Luís Caetano, en empereur Altoum, et Diogo Oliveira, en mandarin, complètent avec élégance ce tableau. Mention spéciale aux Chœurs de l’Operafest, préparés avec un soin minutieux par Filipa Palhares. Leur intervention, massée dans les étages du cloître, a ajouté une dimension spectaculaire et presque sacrée à la représentation.
Catarina Molder, directrice artistique du festival et de l’Ópera do Castelo, avait promis une fin surprenante. En utilisant la version brute et inachevée de Puccini, elle et Daniela Kerck offrent une conclusion d’une sobriété désarmante. Fini le traditionnel happy end ; place à un dénouement tragique, qui nous ramène au cœur du drame et à la véritable énigme du personnage de Turandot. Ce parti-pris, d’une intelligence rare, a achevé de convaincre le public, qui a réservé aux artistes de longues ovations debout.
Avec cette production, l’Operafest Lisboa & Oeiras ne se contente pas d’honorer le centenaire de Puccini, mais prouve qu’un festival indépendant, ambitieux et dirigé avec passion peut offrir des soirées lyriques d’un niveau international. Comme nous le soulignions déjà dans nos précédents compte-rendus dans ces mêmes colonnes (Don Giovanni de Mozart en 2024 ou Carmen à l’été 2023), la manifestation lisboète est bien devenu le cœur battant de la création lyrique portugaise, où l’exigence artistique se marie à la magie des lieux et à l’enthousiasme communicatif de son public. Un triomphe… tout simplement !
__________________________________
CRITIQUE, festival. 7e OPERAFEST LISBOA & OEIRAS (Cloître du Monastère des Chartreux), le 9 août 2026. PUCCINI : Turandot. O. Golovneva, E. Ašceric, A. Pascu, N. Dias… Osvaldo FERREIRA / Daniela KERCK. Crédit photographique (c) Antonio Saldanha







