lundi 21 septembre 2026

CRITIQUE, danse. TOULOUSE, Théâtre Garonne, le 4 février 2025. « BORDA » par Lia RODRIGUES

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Le Théâtre Garonne de Toulouse vient d’accueillir la nouvelle pièce de la chorégraphe brésilienne Lia RodriguesBORDA -, une fresque puissante qui clôt avec éclat une trilogie entamée par Fúria et Encantado (que nous avions pu voir en 2023 au Teatro Rivoli de Porto). Figure majeure de la danse contemporaine engagée, celle qui travaille au cœur de la favela de Maré à Rio de Janeiro confirme une fois encore sa capacité à transformer l’énergie brute des luttes sociales en un langage chorégraphique d’une rare puissance poétique.

 

Le spectacle s’ouvre sur un spectacle fascinant : un immense amoncellement de tissus et de bâches blanches occupe le plateau, véritable îlot de matière qui semble respirer. Dans le silence, ce n’est qu’au prix d’une attention soutenue que l’on distingue les neuf interprètes qui émergent lentement de ce magma, comme des chrysalides s’extirpant de leur cocon. Cette première partie, d’une beauté plastique saisissante, convoque des tableaux vivants qui évoquent les cauchemars de Bosch ou les compositions inquiétantes de Bruegel.

 

 

Les corps se dévoilent progressivement, grimés, grimaçants, portant des prothèses matelassées qui leur donnent des allures de créatures fantomatiques. S’engage alors une lente procession circulaire, une farandole silencieuse où les danseurs, reliés par leur gangue de plastique, avancent comme un seul organisme mouvant. On pense irrésistiblement à May B de Maguy Marin – pièce emblématique dans laquelle Lia Rodrigues a dansé à ses débuts et dont elle a hérité cette expressivité théâtrale des corps difformes et débordants. Puis le miracle opère. Ce que l’on croyait être un matériau terne, voire oppressant, devient le terreau d’une éclosion flamboyante. Comme si, après avoir absorbé la lie de cette matière insipide, la troupe se libérait dans une transe collective d’une intensité communicative. Les bâches et les plastiques se transforment, les couleurs surgissent, les paillettes et les strass font leur apparition.

Cette seconde partie est un véritable carnaval, une célébration tribale où les corps s’entrelacent, s’hybrident, forment des créatures à deux ou trois têtes, des divinités inconnues. Portée par les percussions et les chants de la bande-son de Miguel Bevilacqua, la danse devient une farandole éperdue, joyeuse, sensuelle et rebelle. Les interprètes, désormais libres de toute attache, bondissent, sourient au public, dansent avec une sincérité d’élan qui balaie toute distance critique.

 

 

BORDA est bien plus qu’un feu d’artifice visuel. Le titre lui-même est un jeu de mots qui condense tout le propos de l’œuvre : en portugais, « borda » signifie à la fois la frontière, la lisière, le bord, mais aussi la broderie, le fantasme, l’imaginaire. En explorant cette polysémie, Lia Rodrigues interroge les marges, les limites, les lieux de ségrégation et de transition, ces espaces géopolitiques où s’articulent peur et espoir. Créée au sein du Centre de création implanté dans la favela de Maré, la pièce porte en elle une dimension politique évidente. Elle met en scène la lutte des corps face à l’engloutissement, leur résilience face à l’adversité. Comme le soulignent les critiques, l’œuvre transforme en trésor chorégraphique ce que l’on considère habituellement comme des déchets, des rebuts. C’est toute une dramaturgie de la précarité qui se joue ici, faisant de la danse un espace de signification politique .

En offrant une œuvre aussi puissante qu’exubérante, qui fait alterner le tragique et le carnavalesque, le silence et la fête, Lia Rodrigues confirme son statut d’artiste incontournable de la scène contemporaine. Avec BORDA, elle nous rappelle que l’imaginaire et la force du collectif sont les seuls remparts capables de transformer les frontières en lieux ouverts à toutes les identités. Une expérience de résistance joyeuse qui laisse le spectateur habité par une énergie communicative, comme sonné par la beauté du monde qui vient de naître sous ses yeux.

 

 

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CRITIQUE, danse. TOULOUSE, Théâtre Garonne, le 4 février 2025. « BORDA » par Lia RODRIGUES. Crédit photographique (c) Droits réservés

 

 

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