En ce mois d’octobre, c’est une célébration aussi rare que précieuse qu’offre à son public le Théâtre du Capitole de Toulouse, en rendant un « Hommage à Maurice Ravel », à l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance. Cet événement capitolin place la musique du compositeur basque sous le feu des projecteurs de la danse, confiée à l’intelligence de deux grands noms de la chorégraphie contemporaine : le Suédois Johan Inger et le Français Thierry Malandain. Et pour fêter cet héritage musical intemporel, la scène toulousaine a imaginé un programme en miroir, aussi audacieux que passionnant. D’un côté, « Walking Mad », où Johan Inger s’empare du mythique et hypnotique Boléro pour en explorer les ressorts théâtraux et la folie douce avec une inventivité débridée. De l’autre, « Daphnis et Chloé », où Thierry Malandain puise dans la partition symphonique grandiose de Ravel pour déployer la pureté et la puissance narrative de son langage néo-classique, nous racontant l’immortel conte grec.
La soirée s’ouvre sur l’énergie contagieuse de Walking Mad, inspirée par cette pensée de Socrate : « Nos plus grands bienfaits nous viennent dans des états de démence ». L’élément scénographique est ici un partenaire de jeu à part entière de l’excellent (corps de) Ballet de l’Opéra national du Capitole : une longue palissade que les danseurs déplacent, franchissent et avec laquelle ils interagissent sans cesse. Ce mur devient le cadre de situations tantôt bizarres, tantôt surréalistes, provoquant autant les rires que l’émotion. La chorégraphie, d’une grande spontanéité, est portée par le rythme lancinant et farouchement sensuel du Boléro de Ravel. La rupture arrive avec une bascule inattendue sur la musique minimaliste Für Alina d’Arvo Pärt, créant une perturbation poétique à la fin de la pièce.
Après l’entracte, place à la fresque poétique de Thierry Malandain. Le chorégraphe français, dans un langage néo-classique, raconte la célèbre histoire de l’amour contrarié entre le chevrier Daphnis et la nymphe Chloé. Le récit, tiré du roman grec de Longus, prend vie grâce à l’extraordinaire partition de Ravel, qu’il qualifiait lui-même de « vaste fresque musicale » évoquant « la Grèce de [s]es rêves ». On y assiste à l’enlèvement de Chloé par des pirates, au désespoir de Daphnis, et à l’intervention salvatrice du dieu Pan. Le spectacle est aussi l’occasion de découvrir ou redécouvrir la puissance de la Deuxième Suite d’orchestre, dont la célèbre « Danse générale » finale, au rythme frénétique à 5/4, avait donné du fil à retordre aux danseurs de la création en 1912. Malandain en offre très certainement une interprétation lumineuse et virtuose, et l’alchimie entre Natalia de Froberville (Chloé) et Ramiro Gómez Samón (Daphnis) est plus que palpable. Ils forment un duo équilibré et complice, dont chaque interaction est empreinte d’une émotion sincère ; leur manière de se toucher et de se regarder rend l’amour de leurs personnages parfaitement tangible. Leur performance est portée par la force homogène du corps de ballet : la compagnie occitane, forte de 35 danseurs de 14 nationalités différentes, fait preuve d’une synchronisation parfaite et d’une cohésion remarquable pour créer des tableaux vivants qui semblent respirer à l’unisson.
Cet hommage est une occasion unique de voir réunies sur scène toutes les forces artistiques de la maison toulousaine : la troupe des danseurs du Ballet de l’Opéra national du Capitole, les musiciens du Choeur et de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, le tout placé ici sous la direction énergique et inspirée du jeune chef belge Victorien Vanoosten ! Bravi Tutti !…
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CRITIQUE, danse. TOULOUSE, Théâtre du Capitole (du 18 au 26 octobre 2025). Hommage à Maurice Ravel : « Walking mad » par Johan Inger et « Daphnis et Chloé » par Thierry Malandain. Ballet, Choeur et Orchestre de l’Opéra national du Capitole de Toulouse, Victorien Vanoosten (direction). Crédit photographique (c) David Herrero






