vendredi 6 novembre 2026

CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre du Rond-Point, le 21 mars 2024. « Love – Chapter 2 » par Sharon EYAL et Gai BEHAR (et la Compagnie L-E-V)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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La représentation de Love – Chapter 2 – donnée ce 21 mars 2024 au Théâtre du Rond-Point – a été un choc pour ceux et celles qui y ont assisté. Sharon Eyal et Gai Behar, les fondateurs de la Compagnie L-E-V, y déploient une langue chorégraphique d’une précision diabolique, portée par la partition électronique et percussionniste d’Ori Lichtik. Cinquante-cinq minutes durant, sept interprètes vont faire bien plus que danser : ils vont incarner, avec une intensité presque insoutenable, la beauté convulsive de l’amour qui se brise.

 

D’emblée, le rideau fermé installe une étrange tension. Un tic-tac obstiné, comme une horloge intérieure ou un cœur qui s’emballe, scande les mouvements à peine perceptibles des danseurs. Le corps semble d’abord immobile, puis il s’étire, se tord, se contorsionne, repoussant les limites de l’articulation jusqu’à ce que quelque chose cède. Et lorsque le rideau s’ouvre enfin, c’est un torrent qui nous submerge.

La signature d’Eyal est immédiatement reconnaissable, et elle atteint ici un sommet. Les danseurs évoluent presque toujours sur demi-pointes, ce qui leur confère une allure filiforme, fragile et hautaine, celle de créatures d’un autre monde. Les jambes sont tendues à l’extrême, les bustes se renversent, les bras s’ouvrent comme des ailes de grues cendrées en pleine parade nuptiale. Mais ce lyrisme apparent est sans cesse contrarié : le mouvement se refuse au relâchement, il se retient, se contraint, jusqu’à se briser dans une désarticulation imprévisible, comme une implosion interne. Et puis tout recommence, dans une oscillation vertigineuse entre l’extension la plus pure et l’effondrement le plus sec.

 

 

Ce qui frappe, c’est la manière dont cette tension permanente ne produit jamais de froideur. Au contraire : chaque geste est habité, chaque frémissement des mains, chaque torsion de nuque raconte quelque chose de l’ordre du désir et de la douleur mêlés. Les corps ne se touchent presque pas – et pourtant, tout les relie. Ils se frôlent, s’agrippent, se repoussent, enserrent une gorge, enlacent un buste, avant de se dérober. C’est une étrange cérémonie amoureuse, sensuelle et sèche à la fois, où la tendresse n’est jamais loin d’une forme de violence.

Le groupe, compact et organique, semble respirer d’un seul élan. Les sept interprètes – Frida Dam Seidel, Darren Devaney, Guido Dutilh, Juan Gil, Alice Godfrey, Johnny McMillan et Nitzan Ressler – forment une masse mouvante, une géométrie angulaire qui sculpte l’espace autant qu’elle est sculptée par lui. Parfois, l’un d’eux s’échappe pour un bref solo, mais il est aussitôt rappelé par la force centripète du collectif, comme si l’individu ne pouvait exister pleinement que dans et par le groupe. Cette énergie tribale, presque animale, donne à la pièce une dimension rituelle qui confine à la transe.

 

 

Et il y a la musique d’Ori Lichtik, indissociable de cette montée vers l’extase. Une techno aiguisée, syncopée, lancinante, qui va crescendo sans jamais relâcher sa pression. Les percussions électroniques martèlent le plateau, elles donnent aux corps leur impulsion, leur cadence, leur nécessité. Ce n’est pas un simple accompagnement : c’est le pouls du spectacle, le battement d’un cœur artificiel qui pousse les danseurs toujours plus loin, toujours plus près de la rupture. La scénographie minimaliste et les costumes – des justaucorps couleur perle et des mi-bas noirs, d’une élégance discrètement sexy – laissent tout l’espace au corps et au mouvement. Rien ne vient distraire de l’essentiel : la danse à l’état pur.

Que reste-t-il après l’amour ? La pièce ne répond pas, elle se contente de creuser la question avec une obstination magnifique. Eyal et Behar explorent ce territoire où le désir se consume, où les corps insatiables finissent par se disloquer sous l’effet de leur propre tension. Mais de cette désintégration naît une étrange beauté, celle d’une grâce qui ne se maintient que dans l’effort désespéré de ne pas se rompre.

À la fin, le public du Rond-Point s’est levé comme d’un seul homme, emporté par une ovation qui disait tout : nous venions d’assister à l’un de ces moments de danse qui laissent une empreinte durable, une brûlure délicieuse. Magistral, envoûtant, inoubliable !

 

 

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CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre du Rond-Point, le 21 mars 2024. « Love – Chapter 2 » par Sharon EYAL et Gai BEHAR (et la Compagnie L-E-V). Crédit photo (c) droits réservés

 

 

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