On entre dans Débandade sans savoir qui a lancé l’appel, ni quel toast sera porté à cette chose étrange et mouvante qu’on appelle la masculinité. Et c’est précisément là que réside la réussite de cette pièce chorale signée Olivia Grandville, directrice du CCN de La Rochelle, donnée ce 17 décembre 2025 au Théâtre du Rond-Point : elle ne prétend jamais épuiser le sujet, elle le laisse surgir en désordre, en fragments, en éclats contradictoires, avec l’imprévisibilité d’un micro-trottoir ouvert à sept hommes d’aujourd’hui.
Ils arrivent sur la scène du théâtre parisien en rangs serrés, en slip et baskets, longeant le public avec une gouaille de vestiaire, à la fois hâbleurs, frimeurs et un brin joueurs. Sur le plateau, un praticable devient tour à tour estrade, podium, piédestal ou cachette ; une tête de cerf empaillée trône en fond de scène, mufle béant, métaphore d’une virilité désarçonnée qui ne sait plus si elle doit bramer ou agoniser. Très vite, on comprend que la proposition ne sera pas dénuée d’humour : les voilà qui miment des attitudes d’hommes objets, enchaînent des exercices sportifs, se lancent dans une partie de pétanque avec deux boules comme s’il s’agissait d’un ballon de foot.
Mais ne nous y trompons pas. Sous la dérision du titre et la farce des corps, Olivia Grandville tisse un kaléidoscope d’une précision redoutable. Elle ne construit pas un programme sur la masculinité ; elle assemble des matériaux hétérogènes — gestes quotidiens, solos écrits, adresses au public, fragments musicaux, confidences vidéo façon confessionnal — sans jamais les lisser. Le plateau fonctionne comme un laboratoire sensible où la virilité n’est pas analysée de l’extérieur, mais mise en crise par la forme elle-même : fragmentation, ruptures de rythme, instabilité permanente des registres.
Ils sont sept — parfois huit avec leur complice DJ-ingénieur du son —, trentenaires aux origines culturelles et aux parcours artistiques irréductiblement divers. Hip-hop, contemporain, classique, danse africaine, danse de salon : chacun charrie une histoire du corps singulière, et c’est cette hétérogénéité qui fait la richesse du propos. Venus d’Argentine, de Rome, de Paris, du Burkina Faso, ils racontent au micro ou en vidéo leur premier cours de danse, souvent vécu dans la douleur ou la honte, les injonctions reçues enfant — « tu es un homme, apprends à faire cela » —, le rapport au père, à la mère, à la sexualité, et cette insulte qui revient comme un refrain : danser, pour un garçon, ce serait déjà manquer de virilité.
Et pourtant, ils dansent. Ils dansent avec une énergie débordante, passant des ondulations sensuelles du bassin aux punchs de boxe, des arabesques aux twerks énergiques, du Sacre du printemps entrecoupé de basses technos à une chanson de Gainsbourg, de Laurie Anders on à un rock vintage endiablé. La musique, souvent intrusive, parfois assourdissante, ne soutient pas le mouvement : elle le heurte, l’empêche de se canaliser, participe de cette sensation de débordement constant. En chœur ou en solo, les voilà qui surjouent les postures viriles pour mieux les abandonner aussitôt, revêtent les atours les plus clichés pour mieux les dézinguer, et font apparaître, dans les interstices, une vulnérabilité désarmante.
Car c’est là toute l’ambition de Débandade : faire résonner la question de la masculinité avec les révolutions féministes, sans jamais céder à la facilité d’un procès univoque. Olivia Grandville ne dit pas que les hommes seraient les nouvelles victimes du patriarcat ; elle constate qu’ils en sont aussi les objets d’assignation, et que la vague féministe, nécessaire, les oblige à repenser leur place, leur corps, leur rapport aux autres. La pièce ne martèle aucune idée préconçue : elle laisse la masculinité se déconstruire elle-même sur scène, dans ses contradictions, ses postures clichées, ses moments de grâce et de déroute. Et quand tout pourrait basculer dans la caricature, la chorégraphie fait surgir un petit espace de sensibilité qui déstabilise le regard et invite à penser l’homme non plus comme une figure monolithique, mais comme une fragmentation complexe, contradictoire, en mouvement.
Le résultat est une pièce chorale jubilatoire, au carrefour de la comédie musicale, du stand-up et du show de télé-réalité, qui dresse un état des lieux riche, polymorphe, généreux. On y rit beaucoup, d’un rire qui n’exclut ni la tendresse ni l’insolence ; on y est saisi par la précision des solos intimes, par l’engagement des corps dans des états aussi corrosifs que sensibles, jusqu’à une forme d’animalité qui dépouille et met en branle nos représentations. Et l’on sort avec la sensation délicieuse d’avoir assisté non pas à une leçon, mais à une traversée : celle d’hommes qui ne prétendent pas avoir trouvé la réponse, mais qui ont eu le courage de poser la question ensemble, en dansant.
Débandade fait émerger des contre-figures qui font un bien fou. Non pas des modèles à admirer, mais des présences à écouter, des corps à regarder se chercher, des voix à entendre se contredire. Dans la lignée d’un Théâtre du Rond-Point qui aime questionner en étonnant, Olivia Grandville signe une pièce humaniste, tendre et tonique, qui laisse le spectateur avec cette idée simple et vertigineuse : la virilité n’est pas un état, c’est un chantier — et ce chantier-là, quand il est mené avec autant d’intelligence et de joie, mérite d’être visité sans modération !…
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CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre du Rond-Point, le 17 décembre 2025. « Débandade » par Olivia GRANDVILLE. Crédit photo (c) Marc Domage







