dimanche 1 novembre 2026

CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre de la Ville, le 18 octobre 2023. *15* par Tao YE et « Jakie » par Sharon EYAL et le Nederlands Dans Theater

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Le 18 octobre 2023, le Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, fraîchement rouvert, a vécu un intense moment de danse. Pour l’occasion, le prestigieux Nederlands Dans Theater (NDT) proposait un programme double d’une grande intensité, réunissant deux visions chorégraphiques en apparence opposées mais qui, réunies, formaient un dialogue fascinant entre l’Orient et l’Occident. On y retrouvait d’un côté l’épure géométrique et méditative de Tao Ye, de l’autre l’ardeur organique, presque animale, du duo Sharon Eyal & Gai Behar.

 

La soirée s’ouvre avec *15*, une pièce du chorégraphe chinois Tao Ye, fondateur du célèbre TAO Dance Theater, qui signe ici sa première collaboration avec une compagnie non asiatique. Dès le lever de rideau, le spectacle est un choc visuel : quinze danseurs, hommes et femmes vêtus de larges jupes-pantalons noirs qui gomment toute différence, forment un triangle parfait, pointe face au public. C’est une installation mouvante qui s’offre à nos yeux, d’une précision millimétrée. L’écriture de Tao Ye est d’un minimalisme hypnotique. Sur la musique répétitive de Xiao He, les corps se muent en un cœur battant unique, un organisme vivant dont chaque geste semble dicté par une énergie intérieure commune. Les bras se balancent avec une énergie contenue, les pieds frappent le sol en une cadence implacable, les mains claquent différentes parties du corps pour créer une partition percussive. On est saisi par cette fusion parfaite, ce travail d’unisson où chaque danseur est une extension de l’autre.

Mais cette rigueur géométrique n’est jamais froide. Il émane de *15* une chaleur tactile et une puissance tranquille, presque une transe, qui captive les sens. La pièce évolue, le triangle se défait, les corps s’allongent au sol comme des oiseaux figés en plein vol avant de reprendre leur course dans un final d’une énergie explosive. En quarante minutes, Tao Ye parvient à créer un univers d’une beauté austère et envoûtante, prouvant que la répétition peut être une source inépuisable de fascination. Il frappe très fort dès le lever de rideau, avec une œuvre d’un niveau exceptionnel.

 

 

Le contraste est saisissant avec Jakie, la nouvelle création de la chorégraphe israélienne Sharon Eyal, assistée de Gai Behar. La scène se fait plus mystérieuse, baignée d’une lumière subtile où le brouillard crée des profondeurs oniriques. La musique électronique palpitante d’Ori Lichtik, mêlée à celle de Ryuichi Sakamoto, emplit l’espace de ses pulsations . Les seize danseurs, vêtus de justaucorps évoquant la nudité, forment une masse organique, un groupe dense et serré qui se met à onduler dans une gestuelle étrange. On retrouve bien la patte inimitable de Sharon Eyal : des tremblements exacerbés, des mouvements saccadés où le corps semble se plier et se déplier de façon inattendue, des ondulations resserrées d’une physicalité puissante. Les danseurs se métamorphosent en créatures fantastiques, en insectes automates, dont les gestes sont d’une étrangeté fascinante. C’est une danse qui semble pulser de l’intérieur, comme un organisme vivant qui respire.

Mais Eyal y injecte aussi une dose d’humour inattendu, une pointe d’ironie, en revisitant avec audace les codes du ballet classique. On aperçoit des arabesques, des attitudes, des pas sur demi-pointes, mais totalement défigurés, distordus par son langage si singulier. Des solistes se détachent de la masse, dans un dialogue fascinant avec le groupe, tandis que d’autres adoptent des poses sculpturales, les mains sur les oreilles. Jakie est une œuvre envoûtante, pleine d’une poésie noire et d’une beauté troublante, qui ne cesse de surprendre.

Ce qui impressionne le plus dans cette soirée, c’est la maîtrise absolue des danseurs du Nederlands Dans Theater. Passer de l’épure zen de Tao Ye à l’ardeur organique de Sharon Eyal en une seule représentation est un tour de force qui témoigne de leur incroyable technicité et de leur intelligence du geste. Ils se fondent avec une aisance confondante dans l’énergie du groupe, que ce soit dans l’unisson hypnotique du premier ou dans la complexité organique du second. Ce programme, qui associe ces deux créations récemment créées à La Haye, est une réussite totale. Il nous offre une expérience de danse totale, où la géométrie et l’organique, le contrôle et la transe, se répondent et s’éclairent mutuellement. Le NDT, en s’emparant de ces deux univers avec une telle passion, confirme son statut de compagnie de référence, capable de donner vie aux visions les plus exigeantes avec une justesse et une force confondantes. 

 

 

 

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CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre de la Ville, le 18 octobre 2023. *15* par Tao YE et « Jakie » par Sharon EYAL par le Nederlands Dans Theater. Crédit photographique (c) Rahi Rezvani

 

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