Ce 15 octobre 2021, sous les ors du Palais Garnier, Pierre Lacotte, 89 ans, offrait à l’Opéra de Paris non pas un simple ballet, mais une déclaration d’amour à une institution qui l’avait vu naître danseur. Adapter Le Rouge et le Noir de Stendhal, roman fleuve s’il en est, en un ballet narratif de trois actes tenait de la gageure. Et pourtant, ce que Lacotte déploie sur la scène du Palais Garnier, c’est une fresque somptueuse, un hommage vibrant au ballet romantique français, porté par le faste dont seule la première maison d’Opéra de l’Hexagone sait faire étalage.
Dès le lever du rideau, la scénographie impose sa griffe. Point de modernisme ici, mais un écrin de papier peint avec une précision d’orfèvre. Les décors, peints en noir et blanc d’après des gravures anciennes, se déploient comme les pages d’un livre qui s’ouvrirait en trois dimensions. La scierie paternelle, les salons bourgeois, la nef de l’église, les cachots de la prison : chaque tableau est un régal pour l’œil, merveilleusement éclairé, avec des trompe-l’œil d’une superbe élégance. Face à cette grisaille délicate, les costumes – plus de 400, confectionnés par les ateliers de l’Opéra – explosent en couleurs et en variété. Le rouge et le noir du titre ne sont pas qu’une métaphore : ils irriguent une palette où le faste des parures féminines rivalise avec la truculence des tenues du clergé et de la paysannerie. Le voyage visuel est total, et l’on comprend que Lacotte, qui signe ici livret, chorégraphie, décors et costumes, a voulu donner corps à un rêve d’enfant.
Le langage chorégraphique de Lacotte est résolument académique, héritier de la grande tradition du XIXe siècle. On y retrouve la pantomime, les suites de variations, les grands ensembles pour le corps de ballet – autant de codes qui pourraient sembler désuets, mais qui ici fonctionnent avec une fluidité gourmande. Loin d’être figée, l’écriture sait se faire tour à tour divertissante, profonde et souvent émouvante. Lacotte excelle à jouer avec les attentes du spectateur, notamment dans la manière dont il dépeint la violence des rapports humains : le pas de deux du premier acte entre Julien et Madame de Rênal, superbe et trouble, ressemble moins à une idylle qu’à un rapport de force, où le consentement de la dame n’est manifestement pas acquis. C’est là toute la intelligence de cette adaptation : sous les atours du grand spectacle, une noirceur sourde affleure, à l’image de la dernière scène, baignée d’un rouge sanglant, lorsque le héros est conduit à l’échafaud.
La distribution, foisonnante, fait la part belle au corps de ballet tout entier – plus d’une centaine de danseurs sollicités – et aux élèves de l’École de danse, dans une séquence pleine de tendresse où Julien, précepteur, initie les enfants aux entrechats. Si les étoiles annoncées ont connu quelques défections, les interprètes présents portent leurs rôles avec conviction. Mathieu Ganio, en Julien Sorel, insuffle au personnage une énergie et une présence indéniables, même si l’on pourra regretter que la subtilité des ambiguïtés stendhaliennes – la gaucherie, l’ambition torturée – cède parfois le pas à un héros trop assuré. Face à lui, Dorothée Gilbert compose une Madame de Rênal tout en retenue et en dignité blessée, tandis que Bianca Scudamore campe une Mathilde de La Mole fière et ardente. La musique de Jules Massenet, puisée dans un florilège d’extraits, enveloppe l’ensemble d’une sensualité mélodique qui épouse les méandres du drame.
Certes, la machine spectaculaire a ses pesanteurs : les changements de décors, fréquents, imposent des entractes et des intermèdes qui rompent parfois l’élan dramatique. Mais qu’importe : ce que l’on retient, c’est la générosité d’un homme qui, à l’aube de ses 90 ans, a voulu célébrer tous les savoir-faire de sa maison – son orchestre, ses chœurs, ses danseurs, son école, ses ateliers. Le Rouge et le Noir est un ballet de patrimoine, assumé et flamboyant, qui prouve que le classicisme n’est pas ringard, mais qu’il peut encore faire battre le cœur du public. En offrant à l’Opéra de Paris cette fresque somptueuse et narrative, Pierre Lacotte signe non pas une retraite, mais une transmission. Et le public du Garnier, ce soir-là, ne s’y est pas trompé : il a salué debout ce rêve éveillé, ce livre d’images vivant, ce chant du cygne d’un géant de la danse.
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CRITIQUE, danse. PARIS, Palais Garnier, le 15 octobre 2021. « Le rouge et le noir » par Pierre LACOTTE et le Ballet de l’Opéra national de Paris. Crédit photo (c) Svetlana Loboff







