mardi 3 novembre 2026

CRITIQUE, danse. NANCY, Opéra national de Lorraine, le 6 mars 2022. « Twelve Ton Rose » de Trisha BROWN et « Decay » de Tatiana JULIEN par le Ballet de Lorraine

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Le Ballet national de Lorraine vient d’offrir à son public une soirée de danse d’une très belle eau, un programme double qui conjuguait avec une intelligence remarquable l’héritage d’une pionnière de la danse post-moderne et la vision résolument contemporaine d’une jeune chorégraphe française. Ce face-à-face entre Twelve Ton Rose de Trisha Brown et Decay de la jeune chorégraphe Tatiana Julien s’est avéré comme une véritable expérience, une plongée dans deux univers chorégraphiques qui, par leur contraste même, ont su créer un dialogue puissant et émouvant.

 

La soirée s’ouvrait sur Twelve Ton Rose de Trisha Brown, une pièce magistrale créée en 1996 et recréée pour l’occasion avec une fidélité et une sensibilité exemplaires par les danseurs du CCN – Ballet de Lorraine. Imprégné de la musique d’Anton Webern, interprétées en direct par les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine, le spectateur est saisi par une évidence : celle d’une symbiose parfaite entre la musique et la danse. Le titre, un ingénieux jeu de mots sur le dodécaphonisme (twelve-tone rows), annonce la couleur : une conversation intime, une écriture chorégraphique qui épouse les structures, les silences et les ruptures de la partition de Webern.

Sur scène, neuf danseurs, vêtus de rouge et de noir, ont déployé une géométrie fluide et virtuose. On a reconnu toute la patte de Trisha Brown : ce travail sur l’accumulation des gestes, cette recherche d’un mouvement organique, parfois suspendu, qui naît du relâché du corps pour mieux tracer des lignes et des courbes dans l’espace. Les danseurs, dans une maîtrise technique impressionnante, ont donné vie à ce répertoire exigeant, naviguant entre duos d’une beauté bouleversante et ensembles où les corps se superposent, s’étirent et se répondent avec une précision d’orfèvre. Twelve Ton Rose s’est imposé comme un condensé de l’art de Trisha Brown, une œuvre abstraite mais habitée, où chaque geste, chaque déplacement semble porteur d’une émotion contenue, une douceur dense qui captive le regard.

 

 

Puis, le contraste fut saisissant. Le rideau s’est rouvert sur Decay, la création de Tatiana Julien, et c’est un tout autre univers qui s’est offert à nous. Vingt-cinq interprètes, figés dans un nuage de fumée, vêtus d’une myriade de costumes puisés dans les archives du Ballet de Lorraine, formaient une fresque bigarrée, presque expressionniste. On y devinait des silhouettes iconiques, du tutu du Lac des Cygnes à la tunique du Faune de Nijinski, un clin d’œil à la mémoire de la danse qui dialogue avec le fracas de notre époque. Decay, c’est le ralentissement, une ode à la lenteur face à l’injonction à la vitesse. La chorégraphe a construit sa pièce comme un « grand ralentissement généralisé« , un mouvement d’inertie où les corps s’écroulent, se délient et se recomposent au sein d’une masse en perpétuelle mutation.

Le génie de Tatiana Julien a été de transformer cette armée de vingt-cinq danseurs en un organe vivant, à la fois frénétique et pesant. Sur la création sonore fascinante de Gaspard Guilbert, où l’on perçoit des échos de Purcell, les danseurs se sont animés dans une ronde hypnotique, tour à tour désopilante et inquiétante. La pièce a glissé de l’euphorie à un sentiment plus trouble, comme une fête qui menace de virer au drame. Une lumière, qui s’est détachée du plafond pour balayer la scène, a accentué cette dimension picturale, laissant une douce apocalypse envahir le plateau. Avec Decay, Tatiana Julien a non seulement relevé le défi de partager l’affiche avec un mythe, mais elle a offert une pièce d’une puissance volcanique, sans doute la plus aboutie de sa carrière.

Ce programme était un pari audacieux, comme un grand écart entre deux esthétiques que tout semble opposer. Pourtant, il a magnifiquement fonctionné. D’un côté, la rigueur et la liberté intemporelle d’un classique de la danse contemporaine ; de l’autre, la déconstruction fiévreuse et sensorielle d’une création résolument ancrée dans le présent. Le Ballet de Lorraine, sous la direction de Petter Jacobsson, a prouvé avec cette soirée que le ballet lorrain était un laboratoire vivant, un lieu de transmission et de création où l’audace est reine. 

 

 

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CRITIQUE, danse. NANCY, Opéra national de Lorraine, le 6 ars 2022. « Twelve Ton Rose » de Trisha BROWN et « Decay » de Tatiana JULIEN par le Ballet de Lorraine. Crédit photographique © Laurent Philippe

 

 

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