C’est dans le cadre prestigieux du Cycle de Piano du programme « Música na Universidade de Lisboa » que le public lisboète a eu le privilège d’assister, ce 4 mars 2022, à un récital d’exception. Filipe Pinto-Ribeiro, considéré comme l’un des grands pianistes portugais de notre époque et véritable « poète du piano », a offert une soirée d’une superbe eau à l’Aula Magna de l’Université. Loin d’être un simple récital, ce fut un voyage initiatique à travers les époques et les âmes, une traversée de la Russie impériale à l’Europe des Lumières, guidée par un artiste au sommet de son art.
Un « poète du piano » à l’Aula Magna : Filipe Pinto-Ribeiro transcende les frontières du temps et de l’âme
Le programme, d’une exigence redoutable, avait tout du défi. Mais c’est précisément dans ces architectures musicales monumentales que la pianiste portugais Filipe Pinto-Ribeiro révèle toute la profondeur de son art. Dès les premières notes de « Au Couvent » d’Alexandre Borodin, le pianiste a su instaurer un climat de recueillement et de mystère. Loin d’être une simple pièce d’ouverture, cette œuvre rare a permis au public de découvrir une facette intimiste et contemplative du compositeur russe, magnifiquement servie par une palette de nuances d’une finesse extrême.
Changement de décor et d’atmosphère avec la Fantaisie K. 397 de W. A. Mozart. Ici, point de virtuosité gratuite, mais une transparence et une élégance rares. Pinto-Ribeiro a tissé un dialogue intime avec l’âme tourmentée et pourtant lumineuse du maître de Salzbourg. Le phrasé, d’une pureté angélique, semblait suspendre le temps, transformant la salle en un écrin de poésie pure. Mais le sommet de la première partie fut sans conteste l’interprétation de la Sonate n° 23 dite « Appassionata » de L. van Beethoven. Face à ce monument du répertoire, Filipe Pinto-Ribeiro n’a pas cherché la démonstration de force, mais la vérité émotionnelle. L’Allegro assai initial a été embrasé d’une fureur maîtrisée, d’une intensité dramatique palpable. Le célèbre Andante con moto a été un moment de grâce suspendue, un dialogue murmuré avec l’infini. Quant au finale, d’une puissance tellurique, il a littéralement soulevé l’auditoire, rappelant que Beethoven, ce « citoyen européen avant l’heure », plonge ses racines dans une humanité bouleversante.
Après l’entracte, le pianiste a plongé l’auditoire dans l’univers pictural et fantasmagorique des « Tableaux d’une exposition » de Modest Moussorgski. Il faut une imagination sans borne et une technique transcendentale pour donner vie à cette galerie de portraits. Filipe Pinto-Ribeiro a relevé le défi avec une maîtrise stupéfiante. Des « Promenades » qui lient les tableaux, il a fait non pas de simples transitions, mais de véritables moments de respiration et de réflexion. La brutalité du « Gnomo » a cédé la place à la mélancolie du « Vieux Château », avant que le pianiste ne fasse preuve d’un humour espiègle dans « Le jardin des Tuileries » ou « Le ballet des poussins dans leurs coques ». Le passage des « Catacombes » fut un moment de terreur sacrée, tandis que la « Cabane de Baba-Yaga » et les « Grandes Portes de Kiev » ont conclu le cycle dans un fracas orchestral et une apothéose lumineuse qui ont laissé le public en état de choc, suspendu à la dernière note.
La technique de Filipe Pinto-Ribeiro est bien connue : une clarté de jeu exceptionnelle, un toucher d’une grande transparence et une capacité à faire chanter chaque ligne mélodique. Mais ce soir-là, à l’Aula Magna, il a transcendé la pure virtuosité pour toucher l’essence même du romantisme : l’art comme expérience totale. En plus de soixante minutes sans entracte, le pianiste portugais nous a offert une expérience spirituelle et sensorielle.
_____________________________________________
CRITIQUE, concert. LISBONNE, Aula Magna de l’Université, le 4 mars 2022. MOZART / BEETHOVEN / MOUSSORGSKI. Filipe PINTO-RIBEIRO (piano). Crédit photo (droits réservés)





