Ce 31 mai 2023, le Grand Amphithéâtre Antique de Lyon accueillait pour la première fois, à l’occasion de la 77e édition du festival Les Nuits de Fourvière, Philippe Decouflé et sa Compagnie DCA. Et pour ses grands débuts dans ce lieu chargé d’histoire, le chorégraphe a frappé fort en dévoilant la version « Deluxe » de son spectacle « Stéréo« , créé l’année précédente au festival Montpellier Danse. Une version augmentée, pensée spécialement pour la scène majestueuse de Fourvière – et pour une soirée qui restera comme un authentique choc artistique.
Exit ici es décors clinquants ou les projections vidéo auxquelles l’artiste nous avait parfois habitués : le spectacle est cette fois brut, viscéral, presque nu. L’idée est d’une simplicité déconcertante, pour un résultat d’une richesse infinie : fusionner un véritable concert de rock, joué en live avec une énergie punk, et une chorégraphie survoltée où sept interprètes d’exception donnent tout, sans filet. Enrichi de cuivres rutilants et de musiciens supplémentaires pour cette version lyonnaise, le spectacle s’impose comme un hybride parfait, un concert dansé où les corps et les instruments ne font plus qu’un.
La musique, d’abord, emporte tout sur son passage. Le répertoire est un cocktail détonant de rock, de glam et de pop, qui puise dans les racines les plus joyeuses du genre, des Beach Boys à T-Rex, en passant par des clins d’œil plus contemporains. Porté par des musiciens en état de grâce, le son se déploie avec une puissance phénoménale dans l’écrin à l’acoustique exceptionnelle du Théâtre Antique, faisant vibrer les gradins et battre les cœurs en cadence. L’absence d’écran ou de dispositif scénique trop sophistiqué recentre toute l’attention sur l’énergie pure, brute et cathartique qui émane de la scène.
Mais « Stéréo Deluxe » n’est pas qu’un concert, c’est aussi un spectacle visuel d’une intelligence et d’une drôlerie confondantes. Dans la lignée des créations de Philippe Decouflé, le burlesque et l’absurde sont toujours présents, incarnés avec génie par l’étonnant Baptiste Allaert. Véritable clown moderne en collant pailleté, ce dernier mène le spectacle à la baguette, oscillant entre une maladresse touchante et une maîtrise technique impressionnante. Il est le fil rouge de cette performance, rappelant par certains côtés les grands complices du chorégraphe, et assurant une parenthèse d’humour décalé dans cette déferlante rock.
Les danseurs, quant à eux, sont tout simplement sidérants. Leur puissance physique est renversante. Ils se jettent dans des configurations chorégraphiques d’une incroyable intensité, mêlant avec une aisance déconcertante des influences aussi variées que le hip-hop, le voguing, la danse classique ou l’acrobatie. On retient des instants de grâce pure, comme ces duos d’une douceur inattendue au milieu du chaos, ou ces corps hyper-souples semblant défier les lois de la gravité. Un moment particulièrement marquant survient lors d’un jeu de miroir sur les talons : l’un des danseurs, chaussé d’imposants talons aiguilles, dialogue avec un autre sur pointes, créant une illusion optique fascinante qui interroge avec malice les codes de la danse et du genre.
Stéréo Deluxe est un spectacle qui se vit plus qu’il ne se regarde. C’est une célébration joyeuse, foutraque et terriblement physique de la musique et du mouvement. Si l’on peut y voir un clin d’œil nostalgique à l’âge d’or du rock et à l’énergie folle des concerts de légende, Philippe Decouflé ne se contente pas de revisiter le passé. Il tord les stéréotypes, joue avec le temps qui s’accélère ou se répète, et offre au public une expérience brute, jubilatoire et profondément humaine. Pour cette soirée d’ouverture, le public lyonnais, sous une cloche de ponchos transparents par crainte de la pluie, a eu le privilège d’assister à un véritable moment de grâce, un show euphorisant qui a transformé ce lieu antique en une piste de danse géante, surchauffée et électrisée. Loin d’être une simple reprise, cette version Deluxe s’impose comme un nouveau jalon dans la carrière d’un artiste toujours aussi imprévisible, confirmant la place unique de Philippe Decouflé dans le paysage de la création contemporaine.
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CRITIQUE, danse. LYON, 77èmes « Nuits de Fourvière » (Grand Amphithéâtre Romain), le 31 mai 2023. « Stéréo Deluxe » par Philippe Decouflé et la compagnie DCA. Credit photographique (c) Paul Bourdrel






