Le 11 janvier 2022, le Pavillon Noir d’Aix-en-Provence accueillait le collectif belge Peeping Tom pour la présentation de Kind (Enfant),le troisième et ultime volet de leur trilogie familiale.
C’est donc en face du Grand-Théâtre de Provence que s’est joué la rencontre entre l’architecture la plus exigeante et l’une des compagnies les plus dérangeantes d’Europe. Car Peeping Tom, c’est une signature : un univers hybride entre danse et théâtre physique, où l’absurde le dispute au poignant. Avec Kind, Gabriela Carrizo et Franck Chartier achèvent leur triptyque entamé avec Vader (Père) et Moeder (Mère). Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’enfant, ici, n’a rien d’un ange…
La pièce s’ouvre sur une forêt sombre, un décor monumental de rochers et d’arbres qui semble tout droit sorti des contes cruels de notre enfance. Une présence étrange, oscillant entre la douceur et la menace. C’est dans ce cadre sauvage qu’évolue l’héroïne, incarnée par la magnétique Eurudike De Beul. Trop grande pour son petit vélo, affichant des tics enfantins, cette soprano au physique atypique se meut dans ce monde avec une désarmante naïveté. Elle observe, imite, et parfois, saute sur l’occasion pour entonner des airs de Wagner, transformant la simple colère de l’enfant gâté en une tragédie lyrique d’une puissance renversante.
Ce qui frappe, c’est l’intelligence avec laquelle la compagnie brouille les pistes. Les gestes sont hyperréalistes, presque documentaires, et pourtant, ils basculent sans cesse dans une forme de danse hypnotique, déformant les corps jusqu’à l’impossible. La scène du garde forestier armé, qui n’hésite pas à abattre les promeneurs, crée un décalage comique et troublant. L’enfant, impassible, se saisit d’un corps-poupée pour jouer, révélant avec une lucidité glacée la banalité de la violence dans un monde adulte figé.
Le spectateur est littéralement happé par cette plongée dans les bords effilochés de l’inconscient. Là où la terre parle, où la nature est un personnage à part entière, Peeping Tom réussit un tour de force : nous faire rire de l’horreur et frissonner devant la beauté. La manipulation des marionnettes, les apparitions soudaines de corps sortant de la roche, la créature-asticot géante qui serpente sur scène… Autant d’images fortes, évoquant autant les tableaux de Jérôme Bosch que l’univers de Tim Burton, mais avec une patte résolument contemporaine. En toile de fond, ce spectacle est une exploration vertigineuse de la mémoire et de la quête de liens. La pièce interroge l’enfant que nous fûmes, la manière dont nous avons appris à grandir, et la part d’incompréhension qui nous reste face au monde des adultes. C’est une œuvre radicale, parfois dérangeante, mais jamais gratuite, servie par des interprètes d’une plasticité exceptionnelle.
Au sortir de la salle, alors que l’on retrouve la ville d’Aix-en-Provence, la silhouette noire du Pavillon Noir, dont les fenêtres réfléchissent les lumières, semble contenir encore tous les secrets de la création. Ce lieu, véritable manifeste architectural contre la médiocrité, a été le théâtre d’une des soirées les plus mémorables de la saison. Avec Kind, Peeping Tom signe une œuvre majeure qui confirme son statut de compagnie incontournable, bousculant nos certitudes avec une poésie féroce et une maîtrise scénique époustouflante.
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CRITIQUE, danse. AIX-EN-PROVENCE, Le Pavillon Noir, le 11 janvier 2022. « Kind » par le collectif PEEPING TOM. Crédit photographique (c) Olympe Tits







