Grande soirée sous la voûte étoilée et dans la proximité de l’onde marine, de surcroît sous l’aile protectrice de Saint Michel Archange… Le festival de MENTON ne sacrifie aucun de ses fondamentaux lorsqu’il s’agit de distiller sa magie propre : sur le parvis illuminé de la Basilique Saint-Michel, la soirée renoue avec les grands récitals pianistiques qui ont fondé la légende mentonaise… Ce 76ème festival prodigue ainsi ses meilleurs effets, dans la féerie d’un soir d’été, illuminé par le chant magicien du grand conteur et paysagiste qu’est Ravel à travers visions et sensations de son meilleur ambassadeur actuel : Bertrand Chamayou.
Le Parvis de la Basilique Saint-Michel Archange à Menton © Loïc Lafontaine / Ville de Menton
On sait les affinités de Bertrand Chamayou avec l’auteur du Boléro. On avait déjà pu mesurer ses profondes racines, inscrites dans le terreau ravélien depuis un précédent concert en Suisse [Gstaad Menuhin Festival & Academy 2022]. L’interprète en phase totale avec le compositeur réussit à Menton un parcours poétique exceptionnel dont l’approche est d’autant plus convaincante qu’elle concilie cohérence et engagement très personnel. Le pianiste excelle entre transparence et souci du timbre. Le jeu chante, suggère, enchante comme le ferait un peintre sur sa toile. Le récital à Gstaad nous avait frappé par la qualité du geste, son imaginaire, son esthétique. Une éloquence exceptionnelle en particulier dans les 5 tableaux de Miroirs [déjà].
S’y déployaient un sens envoûtant des espaces, des brûmes scintillantes… une science produisant une fragmentation de la structure sonore, une dilution structurelle confinant à l’abstraction ; le pianiste travaillant la matière du son, en larges touches diffuses, aux longues traînées résonantes et évanescentes, sur lesquelles son art savait dessiner de courts motifs emperlés qui soulignaient dans le temps l’acuité de chaque sujet annoncé. Des lointains suggestifs, des dentelles fugaces plus précises construisent une série de fresques à la fois spectaculaires et vertigineuses, qui toutes, en liaison avec la sensibilité spécifique de Ravel l’enchanteur, pénètrent au plus profond du mystère et de l’intime.
Bertrand Chamayou au Festival de Menton 2025
HYPNOSE RAVÉLIENNE
Bertrand Chamayou au festival de Menton 2025 © Loïc Lafontaine / Ville de Menton
Trois années plus tard l’hypnose se réalise à nouveau dans un programme qui célèbre opportunément l’écriture de Ravel pour ses 150 ans. Comme le pianiste l’explique lui même dans une courte adresse au public, il est peu pertinent de jouer les pièces dans l’ordre chronologique car Ravel dès ses premières partitions [comme la Sérénade grotesque], maîtrisait déjà toutes les facettes de son langage. Il n’y a pas à proprement parlé d’évolution du langage ; plutôt des sujets différents, dans des formats variés, qui se précisent selon son goût, selon la période de la vie.
Le pianiste révèle une grande justesse esthétique, dans un enchaînement musical qui soigne les concordances harmoniques, les parentés, les filiations atmosphériques.
La première partie soigne surtout l’onirisme suggestif et l’ampleur des évocations spatiales à travers les 5 pièces de Miroirs, cycle impressionniste par excellence où la vibration vaporeuse comme un poudroiement sonore, édifie pourtant des paysages vastes et vertigineux dont le jeu profond, précis, scintillant de Bertrand Chamayou souligne l’intense activité dramatique.
Cette narration troque ensuite son prodigieux voile lyrique pour un dramatisme fantastique voire terrifiant, plus vif, nerveux, percutant dans le tryptique Gaspard de la Nuit : Ondine, le Gibet, enfin le sortilège terrifiant de Scarbo.
La fabuleuse Ondine est riche et trouble, fascinante créature, entre volupté et envoûtement, Ravel réalisant une fusion irrésistible entre réalité et rêve, évoquant le corps agissant de la sirène, et sa trace immatérielle dans l’onde mouvante. La technique de Chamayou est fabuleuse ; elle s’efface en produisant une indiscutable parure poétique ; elle évoque fluide et naturelle, la matière même et le caractère de chaque poème. Dans Ondine, ce flux mouvant continu, cette mobilité permanente, cette métamorphose continu des rythmes, airs et accents si emblématique de l’imaginaire ravélien. Dans le Gibet, l’hypnose énoncée comme une transe inquiète et énigmatique, enlacée, interrogative, autour du si bémol, glas de plus en plus terrifiant, sourd, oppressant et définitif, répété… 146 fois.
La seconde partie est plus contrastée enchaînant plusieurs pièces aussi courtes que caractérisées. Les Valses nobles et sentimentales dansent et se cabrent avec panache, et un orgueil tout hispanisant ; on goûte tout autant la facétie d’À la manière de Chabrier, la finesse du Menuet sur le nom de Haydn.
Et pour conclure, le pianiste aux doigts d’or, achève ce formidable marathon ravélien, en exprimant toute la retenue nostalgique de Pavane pour une infante défunte, puis l’évocation néo baroque des 6 séquences du Tombeau de Couperin dont la délicatesse du Rigaudon, entre nonchalance et suprême raffinement, concentre une passion bien française pour le timbre et la danse. Bertrand Chamayou y ajoute cette part ineffable du sentiment, comme si chaque note était invocation secrète, immersion au plus profond de l’essence et du songe. Magistral.
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CRITIQUE, concert. Festival de MENTON, le 31 juillet 2025. Récital RAVEL, Bertrand Chamayou, piano. Photos © Loïc Lafontaine / Ville de Menton
© classiquenews 2025
Partie 1
Prélude
– Miroirs : Noctuelles, Oiseaux tristes, Une barque sur l’océan, Alborada del gracioso, La vallée des cloches
– Menuet
– Sonatine : Modéré, Mouvement de menuet, Animé
– À la manière de Borodine
– Gaspard de la nuit, n°1 « Ondine », n°2 « Le gibet », n°3 « Scarbo »
Partie 2
Valses nobles et sentimentales
– À la manière de Chabrier
– Menuet sur le nom de Haydn
– Sérénade grotesque
– Jeux d’eau
– Menuet antique
– Pavane pour une infante défunte
– Tombeau de Couperin : Prélude, Fugue, Forlane, Rigaudon, Menuet, Toccata
LIRE aussi notre critique du concert CHOPIN / 3 candidats au Concours Chopin de Varsovie 2025, mercredi 30 juillet 2025 / Palais de l’Europe, Festival de Menton 2025 : https://www.classiquenews.com/critique-festival-de-menton-le-30-juillet-2025-candidats-du-concours-chopin-de-varsovie-2025/
LIRE aussi notre critique du récital de FAZIL SAY au festival de MENTON le 31 juill 2024 : https://www.classiquenews.com/critique-festival-75eme-festival-de-menton-le-31-juillet-2024-recital-fazil-say-piano-debussy-ravel-mozart-say/
LIRE aussi la critique de ce même programme à l’affiche du dernier festival de Pâques Aix en Provence avril 2025 :
https://www.classiquenews.com/critique-festival-12eme-festival-de-paques-daix-en-provence-grand-theatre-de-provence-le-12-avril-2025-integrale-des-oeuvres-pour-piano-de-maurice-ravel-bertrand-chamayou-piano/
APPROFONDIR Gaspard de La Nuit
https://www.classiquenews.com/ravel-gaspard-de-la-nuit-triptyque-fantastique/





