Souvent la réalisation des œuvres découla des moyens – chanteurs, instrumentistes, à disposition sur le lieu de la création. De la mode et du goût local surtout. Pour preuve, les opéras de Mozart qui de Vienne à … Paris sont ainsi adaptés voire réécrits selon l’esthétique et les interprètes, en français. Après le Nozze di Figaro devenu Le Mariage de Figaro en 1793 (avec les dialogues de Beaumarchais), L’Enlèvement au Sérail occupe l’affiche en septembre 1798 du Théâtre Français de l’Opéra-Bouffon installé au Cirque du Palais-Royal (édifié par Victor Louis en 1787) et dans le nouveau texte de Pierre-Louis Moline. Produit à l’époque de la Campagne d’Egypte, cet Enlèvement français s’inscrit d’autant mieux à Paris quand triomphe la mode turque (et l’arrivée de l’ambassadeur du Sultan Selim III dans la capitale fin 1797). Ainsi 16 ans après sa création viennoise, la turquerie de Mozart connaît un nouveau succès dans la capitale française. Le label Château de Versailles Spectacles édite dans le prolongement des représentations de mai 2024, l’enregistrement en cd et en dvd d’une production particulièrement convaincante.
CD – Dès l’ouverture, l’Orchestre de l’Opéra Royal affirme une superbe vivacité d’ensemble, sa très fine caractérisation des situations grâce à la précision et l’entrain d’une direction à la fois détaillée et construite (Gaétan Jarry). Tout le début entre Osmin l’oriental barbare, basse bouffon volontiers rude et sanguin, et Belmonte l’européen, ténor fin et très éduqué, qui veut rentrer dans la résidence du Pacha, s’inscrit dans la tradition la plus raffinée de l’opéra comique, airs et dialogues parlés à l’avenant. La dimension du théâtre ajoute à l’acuité expressive des scènes, d’autant que l’orchestre est d’une élégance constante : le Mozart symphoniste jaillit à chaque mesure et c’est un régal que d’écouter l’éloquente parure orchestrale conçue, calibrée par Mozart, son génie des combinaisons de timbres, des mélodies exquises. L’intérêt (et la pertinence) de chanter l’Enlèvement en français souligne les fondements français (conception dramatique empruntée à … Molière) de l’opéra allemand (Singspiel) que Mozart réalise avec intelligence et compréhension en 1782 à Vienne.
La production bénéficie d’excellentes interprètes féminines soit deux portraits de femmes d’une exquise vérité, qui concentrent toute la sensibilité de Mozart : la Constance de Florie Valiquette, agile et profonde, mélancolique et grave (air solitaire du II, véritable consentement à la mort) contraste idéalement avec l’esprit piquant, de Blonde, l’anglaise émancipée (Gwendoline Blondeel, rebelle, facétieuse, juste) qui ose tenir tête au barbare Osmin (leur duo sont délectables car ils expriment derrière les masques et les emplois dramatiques, la vérité des situations : la rudesse misogyne des mahométans, la résilience des femmes européennes face à leur oppression (premier duo de l’acte II).
Dans son grand air, – air autonome avec ouverture instrumentale (n°11 « J’ai su te déplaire »), Florie Valiquette exprime toute l’énergie et la souffrance d’une femme soumise, réduite en esclavage qui résiste – le chant diamantin brille avec d’autant plus de conviction que le chant des instruments de l’orchestre ne cesse de dialoguer avec la soliste, la porte avec l’esprit combattif et sculpte son appel à la clémence qui paraît ici pour la première fois.
L’Osmin de Nicolas Brooymans gronde et rugit ; le Pédrille d’Enguerrand de Hys pétille d’esprit et d’astuce (n°13 « En affaire comme en guerre… »), c’est lui l’agent de l’évasion des deux captives… Reste le Pacha Selim, Michel Fau qui a mis en scène la production créée à l’Opéra Royal de Versailles ; l’homme de théâtre rétablit la dimension scénique surtout humaine du seul personnage uniquement parlé de la distribution ; sa fragilité, sa fatigue aussi, celle d’un homme de pouvoir finalement touché par l’ardeur et la constance d’une femme qui ose lui tenir tête et pour laquelle il se laissera fléchir à la clémence.
Aux côtés des chanteurs, l’Orchestre de l’Opéra Royal réalise comme il a été dit, un remarquable travail sur le relief des timbres, l’expressivité et l’énergie des situations. C’est bien et la tendresse lumineuse de Mozart pour ses héroïnes féminines, comme l’appel à l’amour et à la fraternité qui s’accomplissent ici ; de surcroît dans une dimension et un souffle propre au théâtre ; une spécificité à la fois spatiale et acoustique qui est le propre de l’Opéra Royal de Versailles.
DVD
CRITIQUE par Hugo PAPBST. Complément essentiel au 2 cd, le dvd apporte la cohérence
visuelle d’une production mémorable qui avait occupé l’affiche de l’Opéra Royal de Versailles en mai 2024. En français et dans les dialogues « d’époque » du dramaturge montpelliérain Pierre-Louis Moline (1739-1820), – qui avait aussi écrit le livret de la version parisienne de l’Orphée et Eurydice de Gluck, l’Enlèvement au sérail de Mozart passe ainsi à Versailles, de l’allemand au français. Le spectateur gagne un surcroit de réalisme, se délectant désormais de situations cocasses, qui mêlent avec délices, – et un art consommé des contrastes, le tragique (Constance paraît combattive mais prête à mourir, en refusant de se donner au Pacha/Bacha) et comique grâce à l’insolente Blonde, vraie féministe militante elle aussi, qui en impose au musulman Osmin, despotique et barbare, lequel aimerait la soumettre de force. Le metteur en scène Michel Fau a réécrit les dits dialogues, les intégrant idéalement dans le contexte sociétal qui nous occupe ; et c’est Mozart qui éblouit par la justesse de son propos. La guerre des genres n’a guère évolué depuis le XVIIIè, de la création de l’opéra à Vienne en 1782, à 1798, sa reprise à Paris en français.
L’esprit des planches
et le tapis volant du Pacha
Dans la continuité de l’action et les décors orientalisants à volonté qui bougent et se transforment à vue, les caractères redoublent d’épaisseur dramatique : la Constance de Florie Valiquette, et sa série d’airs pathétiques, jusqu’au sommet, l’originel « Martern aller Arten », devenu « J’ai su te déplaire »), dévoile une femme déterminée et d’une impérieuse loyauté (à son Belmonte chéri) ; justement le Belmont de Mathias Vidal reste linéaire dans la même veine attendrie, au vibrato systématique et d’une invariable intensité ; plus nuancé, le Pédrille d’Enguerrand de Hys montre que le rôle du 2è ténor, n’a rien de secondaire : son grand air héroïque (où il intrigue contre le musulman Osmin) déploie une ardeur de guerrier, chant solide et infaillible (l’originel « Frisch zum Kamp » devenu « En affaires, comme en guerre » : l’européen réduit en esclavage verse un puissant narcotique dans la gourde qu’il destine à son geôlier). De fait, Osmin bénéficie du chant équilibré de Nicolas Brooymans, vrai basse comique (en particulier dans ses duos avec Blonde) : car la 2è soprano de la distribution, éblouit par sa prestance séditieuse, tout en volonté et fluidité acrobatique : Gwendoline Blondeel joue de tous ses atours pour nuancer son personnage, féministe elle aussi jusqu’au bout des ongles.
Seul personnage parlé, le Pacha Selim de Michel Fau révèle la fragilité d’un souverain fatigué, très las, qui aime sa captive (Constance), hésite à la torturer, avant de pardonner, – qualité d’un homme des lumières. En outre sa conception comme metteur en scène, laisse la dimension théâtrale s’épanouir sans réserve (toiles peintes d’Antoine Fontaine) : dans l’acoustique de cet écrin royal, l’esprit des planches, la complicité des interprètes comme s’il s’agissait d’une troupe, sont perceptibles.
Le chef Gaétan Jarry dirige avec une saisissante énergie l’Orchestre de l’Opéra royal (et aussi le chœur) ; on apprécie en particulier sa disposition pour les accents, une vitalité concertante manifeste : le relief instrumental (en particulier des vents et des bois) se déploie à la fois tendre et mordant. La texture de l’orchestre mozartien, dans cette version d’un XVIIIè tardif, envisage à juste titre combien Wolfgang préfigure Beethoven. La poésie règne, jusque dans la scène finale qui convoque l’atmosphère des 1001 nuits, ses rêveries flottantes, quand s’échappe de la scène le Pacha lui-même, sur un tapis volant. Très juste trouvaille. CD et DVD de cette remarquable et très cohérente production décrochent notre CLIC de CLASSIQUENEWS
PLUS D’INFOS sur le site de l’Opéra Royal de Versailles / boutique : https://www.operaroyal-versailles.fr/boutique/
Page dédiée à l’Enlèvement au Sérail – en français (Paris, 1798) : https://tickets.chateauversailles-spectacles.fr/fr/product/3463/cvs154_2cd_dvd_l_enlevement_du_serail
WOLFGANG AMADEUS MOZART (1756-1791)
L’ENLÈVEMENT DU SÉRAIL
Opéra en trois actes sur un livret de Johann Gottlieb Stephanie, créé à Vienne en 1782. Version française créée à Paris, sept 1798
Florie Valiquette · Gwendoline Blondeel · Mathias Vidal · Nicolas Brooymans · Enguerrand de Hys · Michel Fau
Chœur & Orchestre de l’Opéra Royal
Gaétan Jarry, direction
Michel Fau, mise en scène
Antoine Fontaine, décors
David Belugou, costumes
Joël Fabing, lumières
Enregistré et capté du 20 au 22 mai 2024 à l’Opéra Royal du Château de Versailles.
TEASER VIDÉO
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