samedi 3 octobre 2026

CRITIQUE CD événement. Jean-Philippe RAMEAU : Pygmalion / Pierre ISO : Zémide. E. Nikolovska, R. van Mechelen, G. Blondeel, P. Estèphe… A Nocte Temporis, Reinoud van Mechelen (direction). 2 CD Château de Versailles Spectacles

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Au crépuscule de l’âge baroque français, où le goût du public versait déjà vers la simplicité italienne, la scène de l’Académie Royale de Musique avait développé un art singulier : celui de composer une soirée par la juxtaposition de courts « Actes de ballet ». Ce sont deux joyaux de ce genre, séparés par onze ans et un monde de notoriété, que l’indispensable label Château de Versailles Spectacles ressuscite aujourd’hui dans un double album qui est bien plus qu’une simple somme. Sous la houlette du ténor et chef Reinoud van Mechelen à la tête de son ensemble A Nocte Temporis, Pygmalion (1748) de Jean-Philippe Rameau, œuvre populaire et virtuose, et Zémide (1759) de Pierre Iso, rareté oubliée, entrent en un dialogue miroir où l’excellence révèle l’inconnu.

 

 

La genèse de ces deux œuvres résume les tensions d’une époque. D’un côté, J. P. Rameau, au sommet de son art, revisite le mythe ovidien du sculpteur amoureux pour en faire une fable scintillante, véritable manifeste du style français et écrin idéal pour la haute-contre, confié à la création à Pierre Jéliote. De l’autre, Pierre Iso, compositeur quasiment inconnu aujourd’hui, maître de musique à Moulins et défenseur acharné de la musique française face aux attaques de Rousseau, tente sa chance avec cet opus galant où l’Amour ruse pour vaincre le cœur d’une reine récalcitrante. Si Pygmalion fut un succès durable, Zémide ne connut qu’un maigre succès, vite balayé par les modes nouvelles. Ce couplage n’est donc pas anodin : il constitue une archéologie musicale sensible, rendant justice à un « petit maître » au talent affirmé en le confrontant à son modèle, et offrant une vision panoramique du génie français des années 1750.

Ce projet, porté par le flair de Reinoud van Mechelen, prolonge et magnifie la voie ouverte dans deux précédentes parutions au même label, après Céphale et Procris d’Élisabeth Jacquet de La Guerre et tout récemment Médée et Jason de Joseph-François Salomon ; le talentueux flamand confirme ainsi, avec Pygmalion / Zémide, sa quête exigeante et passionnante pour les trésors méconnus du répertoire versaillais. Sa marque de fabrique, à savoir une direction à la fois rigoureuse et inspirée doublée d’une prise de rôle vocal titanesque, trouve ici sa plus parfaite expression. Car dans le rôle-titre de Rameau, Reinoud van Mechelen se montre tout simplement époustouflant. Il embrasse le héros avec une palette vocale d’une richesse exceptionnelle, alliant un timbre velouté à des aigus radieux et des harmoniques graves d’une amplitude impressionnante. Mais au-delà de la technique, c’est la poésie qui domine. De la plainte désolée de « Fatal Amour » à l’extase mystérieuse devant l’éveil de la statue, son chant est un modèle d’intelligence et d’expressivité. Le point culminant est son air final, « Règne, Amour », mêlant virtuosité ornementale et lyrisme pur.

Cette performance vocale de chef-d’œuvre n’est rendue possible que par la symbiose qu’il entretient avec son propre orchestre. A Nocte Temporis, formé de vingt-trois musiciens, brille ici de mille feux. La direction de van Mechelen est vivace et chaloupée, d’un naturel parfait dans les nombreuses danses. La magie opère particulièrement au pupitre des flûtes, tenu par les excellentes Anna Besson et Sien Huybrechts, qui méritent tous les éloges : du pétillement des piccolos dans la Loure des Grâces à l’intimité des flûtes traversières dans la sublime Sarabande pour la Statue, elles tissent un fil sonore ensorcelant. Face à ce Pygmalion omniprésent, la distribution qui l’entoure est irréprochable. L’éveil de la statue, incarnée par Virginie Thomas, est un moment de grâce pure, chanté avec noblesse et grandeur, des accents d’une belle fraîcheur et une souplesse remarquable. Ema Nikolovska apporte toute la véhémence nécessaire à la jalouse Céphise, tandis que Gwendoline Blondeel campe un Amour malicieux à souhait, à la voix opulente et à la longueur de souffle impressionnante. Le Chœur de Chambre de Namur, enfin, apporte sa touche finale d’excellence avec une homogénéité et une articulation parfaites.

Mais l’audace de ce disque réside bien dans son second volet, qui s’impose comme une véritable révélation. On sort de l’écoute de Zémide de Pierre Iso avec le sentiment exaltant d’une découverte majeure. L’œuvre, d’une inventivité foisonnante, révèle un compositeur en phase avec son temps, doté d’une harmonie riche et souvent surprenante, et d’un sens théâtral évident. L’influence de Rameau est palpable, mais la personnalité d’Iso s’affirme dans des figures d’accompagnement originales et des textures orchestrales variées. La distribution, en partie commune, se réinvente avec brio. Ema Nikolovska passe avec aisance du rôle secondaire de Céphise à celui, titulaire et charnu, de la reine Zémide. Elle y déploie une voix limpide et mordorée à la fois ainsi qu’un sens aigu de la dramaturgie, particulièrement touchante dans la scène où elle est frappée par la flèche de l’Amour. Philippe Estèphe, en Phasis, est tout simplement superbe, séduisant par son aisance, la richesse de ses harmoniques et avec une prononciation d’une grande clarté. Le duo des amants, « Reçois nos vœux, Dieu que j’adore », est un moment de douceur envoûtante. Enfin, Gwendoline Blondeel, dans le double rôle de l’Amour, confirme son statut d’interprète de premier plan, magnifiant le style par sa voix et son engagement.

Cet enregistrement, réalisé au Grand Manège de Namur en décembre 2024, est d’une clarté et d’une précision exemplaires. Comme à son habitude, le label Château de Versailles Spectacles signe une présentation soignée, enrichie d’une passionnante notice de Benoît Dratwicki, indispensable pour apprécier la genèse et les enjeux de ces œuvres. En confrontant Rameau et Iso, Reinoud van Mechelen et A Nocte Temporis nous offrent le triomphe d’une esthétique et d’une quête musicologique passionnée, et surtout, de l’Amour comme force créatrice et libératrice. De la pierre animée de Galatée au cœur glacé de Zémide qui fond, le même souffle vivifiant parcourt ces partitions, porté par des interprètes au sommet de leur art. Ce double CD ne comble pas seulement un vide discographique, mais s’impose d’emblée comme une référence absolue, l’une des plus belles réussites du label CVS !

 

 

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CRITIQUE CD événement. Jean-Philippe RAMEAU : Pygmalion / Pierre ISO : Zémide. E. Nikolovska, R. van Mechelen, G. Blondeel, P. Estèphe… A Nocte Temporis, Reinoud van Mechelen (direction). 2 CD Château de Versailles Spectacles. CLIC de CLASSIQUENEWS

 

 

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