dimanche 4 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. FRANCFORT, Oper Frankfurt, le 7 février 2026. STEFFANI : Amor vien dal destino. M. M. Sala, M. Porter, K. Makula, T. Faulkner… R. B. Schlather / Váklav Luks

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Jean-François Lattarico
Jean-François Lattarico
Professeur de littérature et civilisation italiennes à l’Université Lyon 3 Jean Moulin. Spécialiste de littérature, de rhétorique et de l’opéra des 17 e et 18 e siècles. Il a publié de Busenello l’édition de ses livrets, Delle ore ociose/Les fruits de l’oisiveté (Paris, Garnier, 2016), et plus récemment un ouvrage sur les animaux à l’opéra (Le chant des bêtes. Essai sur l’animalité à l’opéra, Paris, Garnier, 2019), ainsi qu’une épopée héroïco-comique, La Pangolinéide ou les métamorphoses de Covid (Paris, Van Dieren Editeur, 2020. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’opéra vénitien.
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S’il est moins célèbre que Haendel ou Vivaldi, Agostino Steffani n’est plus totalement un inconnu depuis que Cecilia Bartoli lui a consacré tout un album (« Mission », en 2012), que Donna Leon en a fait le héros d’un de ses romans (raté), et que certains de ses opéras ont connu l’honneur de la scène et du disque (Alarico, Niobe regina di Tebe, Orlando generoso – et récemment proposé au festival de Potsdam : La lotta d’Ercole). Sur la vingtaine de drammi per musica qu’il a composés, Amor vien dal destino est l’un des plus beaux, si ce n’est son chef-d’œuvre. Le livret écrit par Ortensio Mauro, librettiste favori du compositeur, s’inspire du chant XII de l’Énéide et conte les amours contrastées d’Énée et Lavinie.

 

Celle-ci, promise à Turnus roi des Rutules, n’a d’yeux que pour le héros troyen, au grand dam de son père qui tremble pour l’avenir de son royaume. L’action est compliquée par sa sœur Giuturna, éprise de Turnus, qui va ainsi semer le doute dans le cœur des deux protagonistes. Mauro n’est pas Busenello, et on a peine à croire à ce mariage politiquement arrangé et dont les péripéties résultent d’un malentendu qui mettra plus de trois heures à être dissipé. Une faiblesse dramaturgique largement compensée par une musique somptueuse. Représenté à Düsseldorf en 1709, bien que composé quelques années auparavant, en 1694 à Hanovre, cet opéra s’inscrit encore dans la tradition vénitienne par la présence de personnages comiques, Corebo et surtout Nicea, personnage travesti, digne des plus impayables nourrices de la lagune. Plus d’une cinquantaine d’arias et duos égrènent cette partition de près de quatre heures – écourtée ici d’une bonne demi-heure –, autant de joyaux d’une inventivité constante, sertis par un récitatif très expressif d’une grande ductilité, tandis que les airs sont parfois à da capo et parfois mono-strophiques, et très souvent accompagnés par un instrument soliste : la surprise, maître-mot du baroque, est ainsi toujours au rendez-vous.

Côté scène, on pourrait être surpris par le choix de la décoratrice Anna-Sofia Kirsch : un plateau tout vert entièrement nu et légèrement incliné, qui laisse deviner derrière des escaliers par où entrent et sortent les personnages. Aucun décor donc, mais de superbes costumes XVIIIe siècle de Katrin Lea Tag qui rappellent ceux de la production berlinoise. Les lumières subtiles de Jan Hartmann permettent de jouer sur les effets de clair-osbcur, en fonction des affects exprimés par les personnages (comme dans l’envoûtant lamento de Lavinia, « Prendimi il cor », quand les jeux volubiles de l’éclairage semblent sculpter les milles nuances pathétiques de son visage). La simplicité du dispositif scénique n’exclut pas la diversité des ambiances, comme en témoignent les feux qui parsèment la scène, laissant au sol des trous qui permettront aux deux personnages comiques de surgir juste avant le lieto fine.

La distribution réunie à Francfort n’est pas loin de dépasser celle réunie par Jacobs à Berlin, déjà remarquable. Dans le rôle de Lavinia, on attendait beaucoup de Margherita Maria Sala, mezzo exceptionnelle de justesse et d’engagement dramatique, qu’on a pu voir notamment à Innsbruck dans d’autres raretés (Idalma de Pasquini, Cesare in Egitto de Giacomelli). C’est à elle qu’échoient les plus beaux airs pathétiques de la partition (« Nell’aura che spira », « Ah, Lavinia se il corpo », deux airs parmi les plus bouleversants), une voix chaude et une technique irréprochable (superbes sons filés dans ses nombreux lamenti). Elle donne la réplique à un Énée excellemment incarné par le jeune ténor américain Michael Porter, pourtant peu rompu au répertoire baroque (quelques incursions chez Haendel exceptées), mais dont le timbre lumineux et agile fait merveille. Si les pépites ne manquent pas (« O tu mi rendi il cor », avec hautbois obligé ; « Corro pronto a vendicarmi », superbe aria di sdegno), le héros troyen est généralement dépeint comme un personnage falot et Steffani l’a bien compris qui lui attribue des airs de bravoure au style mécanique et standardisé (« Questo cor che mille spade »). Mais la star de la soirée est sans conteste Karolina Makula qui campe un Turnus exceptionnel de fougue, de virtuosité, à la tessiture sans limites et à la diction superlative. Impossible de tout relever, entre les airs d’une difficulté époustouflante (« Cangi voglie »), ses accents d’amoureux transi (« L’ardor dei tuoi lumi »), ses airs de fureur irrésistibles (« Non più sguardi, non più vezzi ») ou son grand air pathétique final (« Eccoti il petto »), un des sommets de la partition. Latino, le père de Lavinia, a le timbre solidement charpenté de la basse Thomas Faulkner. Steffani lui réserve toute une gamme d’affetti musicaux, de l’air martial (« Ritorna a vivere »), à la mise en garde paternaliste (« Semplicetta, ancor non sai »), en passant par l’extraordinaire aria d’ombra (« Larve, sogni »), proprement envoûtante. Dans le double rôle de Vénus et Giuturna et dans celui de Jupiter et Coralto, la soprano tchèque Daniela Zib et le contre-ténor allemand Constantin Zimmermann forment un excellent duo d’acteurs, d’une aisance remarquable et qui se voient confier de très beaux airs (« Tu corri al mar » pour la première, impressionnant aria di bravura « Non più turbini » pour le second). Un autre duo irrésistible est constitué par les deux personnages comiques de Nicea et Corebo. Le premier a les traits espiègles et la voix lumineuse et ductile de Theo Lebow aux faux airs de Jérôme Commandeur. Chacune de ses apparitions déclenche des éclats de rire mérités, tandis que Pete Thanap (qui interprète aussi le rôle secondaire du Faune), compense une voix parfois engorgée par une présence scénique toujours captivante.

Dans la fosse, Váklav Luks joue de ses ondulations corporelles pour donner vie à cette partition opulente, alternant avec brio l’ensemble de l’orchestre du Frankfurter opern-und museumorchester, avec la basse continue et les nombreux instruments solistes (hautbois et chalumeaux en particulier), toujours attentif à préserver l’équilibre des pupitres avec les voix porteuses d’affects. Il est incompréhensible qu’un tel chef-d’œuvre n’ait toujours pas été enregistré.

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. FRANCFORT, Oper Frankfurt, le 7 février 2026. STEFFANI : Amor vien dal destino. M. M. Sala, M. Porter, K. Makula, T. Faulkner… R. B. Schlather / Váklav Luks. Crédit photographique (c)

 

 

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