mardi 13 octobre 2026

CRITIQUE CD événement. SALOMON : Médée et Jason. M. A. Bouchard-Lesieur, R. van Mechelen, L. Binon, C. Costanzo, M. Mofidian, M. Petit… A Nocte Temporis / Reinoud van Mechelen (2 CD Château de Versailles Spectacles)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Le désormais mythique label Château de Versailles Spectacles, infatigable explorateur des trésors oubliés de la musique française, nous offre avec ce nouvel enregistrement un véritable joyau. Après le triomphe de Céphale et Procris l’an passé, le ténor et chef d’orchestre Reinoud van Mechelen et son ensemble A Nocte Temporis poursuivent leur quête avec une passion contagieuse en ressuscitant Médée et Jason, tragédie en musique de Joseph-François Salomon (1649-1732). Cet enregistrement, capté en juillet 2025 au Grand Manège de Namur, fait suite au concert-événement donné dans la somptueuse Grande Salle des Croisades du Château de Versailles… le 31 janvier 2026, il y a tout juste une semaine, démontrant une fois de plus le rôle indispensable du Centre de musique baroque de Versailles dans la valorisation de ce patrimoine.

 

 

La genèse de cette œuvre est en elle-même un récit fascinant. Joseph-François Salomon, instrumentiste toulonnais à la musique du roi, franchit le pas de la composition lyrique à un âge avancé : il a plus de soixante ans lorsque Médée et Jason est créé à l’Académie Royale de Musique en avril 1713. Cette œuvre sera son premier et l’un de ses seuls opéras, ce qui en rend la redécouverte d’autant plus précieuse. Contrairement à ce que son anonymat actuel pourrait laisser croire, l’ouvrage connut en son temps un succès notable, étant repris à plusieurs reprises tout au long du XVIIIᵉ siècle, jusqu’en 1749, et notamment à La Monnaie de Bruxelles en 1726.

Le livret est signé par l’Abbé Simon-Joseph Pellegrin, qui marquera plus tard l’histoire en collaborant avec Rameau pour Hippolyte et Aricie. Pellegrin offre ici une lecture psychologique remarquable du mythe, se distinguant de celle de Thomas Corneille pour Charpentier. Il renonce à des éléments spectaculaires comme la robe empoisonnée ou le deus ex machina pour resserrer l’intrigue sur les tourments intérieurs des personnages. Jason, par exemple, y est moins fanfaron, rongé par la culpabilité, tandis que Créuse devient une figure plus active et prophétique. Cette approche, qui s’inscrit dans le goût de l’époque pour « le terrible » et les émotions fortes, donne à l’ouvrage une densité dramatique exceptionnelle, couronnée par des actes IV et V d’une tension magistrale.

Musicalement, Salomon cultive un « beau simple » déjà loué par le Mercure de France en 1713. Son langage, d’une expressivité évidente, est caractérisé par une grande souplesse et une attention fine aux inflexions de la langue française. Les récitatifs, très développés, évitent toute sécheresse grâce à un continuo d’une mobilité constante. L’écriture orchestrale, notamment pour les cordes, est utilisée de manière expressive pour créer des tensions saisissantes. Si Salomon ne brise pas les codes, sa partition laisse entrevoir par touches des audaces harmoniques – comme dans le duo Jason-Créon de l’acte IV – qui annoncent déjà les couleurs de Rameau.

Cet enregistrement est un triomphe d’intelligence musicale et d’engagement, porté par des artistes qui semblent respirer au rythme de cette partition. Reinoud van Mechelen, à la fois chef et ténor, réalise ici un tour de force absolu. À la tête de son ensemble A Nocte Temporis, qu’il a fondé en 2016 avec la flûtiste Anna Besson dans le but d’exprimer une vision commune de la musique ancienne, il dirige une lecture à la fois engagée, structurée et d’une remarquable clarté. L’effectif, volontairement chambriste, permet une lisibilité parfaite des textures, où chaque instrument trouve sa place dans un équilibre idéal. Sous sa direction, l’ensemble respire avec tendresse, danse avec une grâce enlevée et se cabre avec vigueur dans les scènes infernales. Dans le rôle de Jason, Reinoud van Mechelen est tout simplement bouleversant. Il incarne le héros déchiré avec une éloquence et une suavité vocale qui lui sont propres, maîtrisant parfaitement la tessiture exigeante de la haute-contre. Son interprétation, plus fouillée encore que dans ses précédentes incarnations baroques, culmine dans la lamentation finale, d’une poignante humanité.

Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Médée) prête à la magicienne un mezzo-soprano ample et charismatique. Elle canalise avec intelligence cette puissance pour dessiner une Médée moins démoniaque que profondément troublante, dont la menace plane sur l’ensemble de l’ouvrage dès son entrée à l’acte II. Mélissa Petit (Créuse) compose une princesse au timbre charnu et ductile, d’une somptuosité envoûtante. Son interprétation est marquée par un soin extrême apporté au texte et à la conduite de la ligne musicale, particulièrement dans le songe prophétique de l’acte II, l’une des scènes les plus réussies de l’opéra. Cyril Costanzo (Créon) offre une prestation d’une grande finesse. Sa voix moelleuse et son excellente diction servent un personnage plus « bonhomme » que d’usage, avant de trouver des accents justes et poignants dans sa scène de folie, soutenue par des traits orchestraux incisifs. Lore Binon, dans son double rôle de Melpomène (la muse de la Tragédie dans le Prologue) et de Nérine (la confidente de Médée), offre une prestation de qualité. Sa présence est particulièrement notable à l’Acte II et à l’Acte IV, où Nérine conseille Médée, apportant une voix de raison face à la furie de sa maîtresse. Quant à Annelies Van Gramberen, qui interprète Europe (allégorie dans le Prologue) et Cléone (confidente de Créuse), elle se distingue également positivement. Son rôle de Cléone est crucial à l’ouverture de l’Acte II, où elle tente de rassurer Créuse, troublée par un songe prémonitoire.

L’ensemble A Nocte Temporis prouve une fois de plus qu’il est l’un des fleurons de la scène baroque actuelle. La précision des attaques, la mobilité du continuo et les couleurs instrumentales variées (basson et hautbois magnifiquement mis en valeur) servent le drame avec une acuité rare. Le Chœur de Chambre de Namur, quant à lui, est un pilier de cette réussite. Remarquable par la qualité de son français et son engagement constant, il passe avec une aisance déconcertante des murmures des plaisirs aux tonnerres des puissances infernales, apportant une couleur et une vitalité essentielles à l’œuvre. Les solistes issus de ses rangs, comme Virginie Thomas et le ténor au charme immédiat Maxime Melnik, assurent également leurs interventions avec brio.

Après le superbe Céphale et Procris, cette nouvelle parution discograhique confirme la cohérence et l’ambition de cette collaboration fructueuse. Elle s’impose comme un disque indispensable pour tout amateur de tragédie lyrique française, une porte ouverte sur un pan méconnu mais essentiel de notre patrimoine, et une expérience artistique d’une profonde émotion.

 

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CRITIQUE CD événement. SALOMON : Médée et Jason. M. A. Bouchard-Lesieur, R. van Mechelen, L. Binon, C. Costanzo, M. Mofidian, M. Petit… A Nocte Temporis / Reinoud van Mechelen (2 CD Château de Versailles Spectacles). CLIC de CLASSIQUENEWS

 

 

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